Son Excellence M. Lamine Ouattara, Ambassadeur de Côte d’Ivoire au Maroc

« Nous envisageons d’organiser dès 2026 le deuxième Forum de l’Investissement Agro-Industriel Marocain en Côte d’Ivoire pour structurer des partenariats durables »

« Le pavillon marocain au SARA 2025 a été élu meilleur stand du Salon, une reconnaissance de l’innovation et de la créativité marocaines. »

Dans un contexte de renforcement des relations Sud–Sud, la Côte d’Ivoire et le Maroc œuvrent à bâtir un partenariat stratégique dans les domaines agricole et agro-industriel. La participation du Royaume, en tant qu’invité d’honneur du Salon international de l’Agriculture et des Ressources Animales (SARA 2025) qui s’est tenu du 23 mai au 1er juin à Abidjan, a marqué une étape majeure, tant par la qualité des échanges que par les perspectives de coopération ouvertes entre les opérateurs des deux pays.

Dans cet entretien exclusif, Son Excellence Monsieur Lamine Ouattara, Ambassadeur de la République de Côte d’Ivoire près le Royaume du Maroc, revient sur les avancées bilatérales en matière agricole, les filières à fort potentiel, les projets conjoints en cours, ainsi que les principaux défis à relever. Il esquisse également les priorités à inscrire à l’agenda Ivoiro-marocain pour transformer cette dynamique en partenariat durable, structuré et mutuellement bénéfique.

Excellence, comment évaluez-vous aujourd’hui l’évolution des relations agricoles et agro-industrielles entre la Côte d’Ivoire et le Royaume du Maroc ?

L’agriculture est longtemps restée le secteur le moins dynamique dans les relations économiques entre nos deux pays, comparativement à d’autres domaines tels que les services (transport aérien, banque, assurance, BTP…).

Toutefois, ces dernières années ont été marquées par un renforcement notable des flux commerciaux agricoles, notamment dans les domaines des engrais, des semences améliorées et des équipements agricoles. En 2023, la Côte d’Ivoire a importé 45 % de ses engrais du Maroc, faisant du Royaume son premier fournisseur dans ce secteur stratégique.

Par ailleurs, la mécanisation agricole a connu une nette accélération, avec la participation d’entreprises marocaines telles que Comicom et AgriEdge, impliquées dans des projets pilotes, notamment dans les zones rizicoles du Gbêkê, du Bélier et du district de Yamoussoukro. Le gouvernement ivoirien, à travers l’ADERIZ, a mis en place un système de location de machines agricoles (tracteurs, moissonneuses-batteuses) au profit des Petites et Moyennes Entreprises Agricoles (PMEA).

En matière d’exportation, la Côte d’Ivoire a expédié vers le Maroc, en 2023, pour 52 millions de dollars de marchandises, principalement du cacao, du café, de l’ananas et du coton. Malgré cette progression, la balance commerciale reste structurellement déficitaire, les importations ivoiriennes depuis le Maroc s’élevant à 494 millions de dollars, soit près de dix fois plus que les exportations.

En somme, les échanges entre nos deux pays sont soutenus et appelés à s’intensifier. Le défi commun sera de créer les conditions optimales pour permettre à nos acteurs agricoles et agro-industriels de nouer des partenariats complémentaires et mutuellement bénéfiques.

Quels secteurs ou filières agricoles vous semblent aujourd’hui les plus prometteurs pour intensifier cette coopération bilatérale ?

De nombreuses filières sont prometteuses dans la dynamique des échanges entre la Côte d’Ivoire et le Maroc. Toutefois, nous pouvons citer l’horticulture, car la Côte d’Ivoire dispose d’un climat favorable à la production de fleurs, de fruits tropicaux (ananas, mangue, papaye) et de légumes. Et le Maroc est un leader africain en production horticole sous serre, avec des techniques avancées d’irrigation localisée, et de contrôle climatique.

Nous pouvons citer aussi la transformation du cacao et de noix de Cajou, car la Côte d’Ivoire transforme environ 35 % de sa production de cacao, avec 14 usines en activité. Pour aller plus loin dans la transformation, le Maroc pourrait aider à augmenter les financements, les technologies de seconde transformation (chocolat, pâte à tartiner), et contribuer à implémenter les normes de qualité. Il y a aussi le maraîchage local (oignon, haricot vert, tomate…), car la Cote d’Ivoire doit réduire ses importations de produits maraichers et le Maroc offre une vraie expertise en la matière, notamment les techniques d’irrigation de précision et les semences.

Enfin, nous pouvons citer l’élevage animale et halieutique. Les déficits en viande et poisson de la Côte d’ivoire sont encore importants (environ plus de 50%). Le Maroc, grâce à son expertise en développement de fermes intégrées (alimentation, reproduction, transformation) élevage bovin, avicole et caprin pourrait aider à combler ces déficits de production locale.

Peut-on déjà identifier des projets conjoints ou des partenariats structurants entre opérateurs marocains et ivoiriens dans le domaine agricole ou agroalimentaire ?

Des projets de co-entreprises existent dans la transformation des fruits tropicaux. La société MAPACI (Grand-Bassam) transforme des fruits tropicaux (ananas, mangue, banane plantain) en purées, jus, fruits déshydratés et surgelés. L’entreprise exporte vers l’Europe et collabore avec des partenaires marocains pour la logistique et la certification bio.

De plus, des centres de recherche agronomique commencent à collaborer sur des variétés résilientes au climat. Le CNRA (Centre National de Recherche Agronomique de Côte d’Ivoire) développe des variétés résilientes au climat : riz, cacao, manioc, maïs, etc. A cet effet, un partenariat est en cours avec l’INRA Maroc (Institut National de la Recherche Agronomique), notamment sur la sélection de variétés tolérantes à la sécheresse. 

Dans le domaine du financement agricole, beaucoup reste à faire. Il faudrait renforcer les relations entre les coopératives et les entreprises agricoles et agro transformatrices afin de définir des cadres de financement adaptés aux contextes locaux, afin d’accroitre la qualité et la quantité des productions locales. 

Quels freins ou défis restent à surmonter pour une coopération plus fluide et intégrée entre les deux pays (infrastructures, logistique, financement, formation, réglementation…) ?

Plusieurs défis majeurs freinent encore l’essor agricole dans la région ouest-africaine et nord-africaine. La logistique, tout d’abord, constitue un obstacle central : l’insuffisance de liaisons maritimes régionales, le manque de coordination douanière, ainsi que des coûts de transport élevé entravent la fluidité des échanges. Ensuite, le financement des PME agricoles reste limité : l’accès au crédit, aux garanties et aux assurances adaptées est faible, alors que ces acteurs forment le cœur de la production agricole.

Par ailleurs, l’harmonisation réglementaire, notamment en matière de normes phytosanitaires et de certification, est encore insuffisante, ce qui freine les exportations régionales.

Il convient aussi de souligner que la formation technique des jeunes agriculteurs demeure un enjeu central : trop peu de filières professionnalisantes permettent aujourd’hui de répondre aux besoins de modernisation.

Enfin, la mécanisation et l’amélioration de la productivité sont des défis clés. Il faut accroître l’accès aux équipements, renforcer leur maintenance et diffuser les bonnes pratiques techniques pour faire évoluer durablement les rendements.

Quelles sont les principales mesures mises en place par la Côte d’Ivoire pour attirer les investissements agricoles, notamment en direction des opérateurs marocains ?

Il y a d’abord le deuxième Plan National d’Investissement Agricole (PNIA 2), d’un montant global d’environ 12 000 milliards de francs CFA, soit 204 milliards de dirhams marocains. Sur ce total, 35 % proviennent de l’État, soit 4 166 milliards de francs CFA, équivalents à près de 70,8 milliards de dirhams.

Notons également les incitations fiscales prévues pour les sociétés agricoles, notamment dans les zones industrielles et au sein des neuf agropoles répartis sur l’ensemble du territoire national à l’horizon 2030, toujours dans le cadre du PNIA 2.

Par ailleurs, le guichet unique pour les investisseurs, opéré par le Centre de Promotion des Investissements en Côte d’Ivoire (CEPICI), constitue un mécanisme clé dont peuvent bénéficier les opérateurs marocains.

Enfin, des accords bilatéraux sont en discussion afin de faciliter l’accès au foncier, dans une logique de coopération économique renforcée.

Le Maroc a remporté le prix du meilleur stand lors de cette édition. Que retenez-vous de la présence marocaine et de l’intérêt qu’elle a suscité auprès des autorités et visiteurs ivoiriens ?

Ce prix est une reconnaissance de l’innovation et de la créativité marocaines. L’esthétique et l’interactivité du stand ont d’abord retenu l’attention du public et des professionnels. 

Ensuite, la diversité des entreprises présentes, et la qualité des produits exposés ont marqué les esprits. En effet le Maroc a présenté tous les fleurons de la filière et de la chaine de valeur agricole à travers les entreprises de semences (Mass SEED), engrais (OCP), d’irrigation (CMGP.CAS), de mécanisation agricole (Comicom et AgriEdge), et de transformation.

Quels mécanismes ou initiatives envisagez-vous pour pérenniser cette dynamique et transformer les contacts établis pendant le SARA en partenariats durables ?

Nous maintiendrons nos efforts en faveur d’un suivi constructif et bienveillant des partenariats et contrats déjà établis entre les acteurs économiques marocains et ivoiriens, afin d’en garantir l’effectivité sur le terrain.

Il nous paraît également essentiel de mobiliser et d’informer les opérateurs ivoiriens désireux de se rendre au Maroc à l’occasion de la Coupe d’Afrique des Nations 2025. Nous œuvrerons à les mettre en relation avec leurs homologues marocains, afin que cet événement soit une réussite partagée, à la fois sportive, humaine et économiquement porteuse pour nos deux pays frères.

Dans cette dynamique, nous envisageons de co-organiser avec le Conseil Agricole ivoirien au Maroc (CAIM), la chambre d’agriculture de Cote d’Ivoire et la CGEM Rabat-Salé-Kénitra, dès 2026, la deuxième édition du Forum de l’Investissement agroindustriel Marocain en Côte d’Ivoire (FIAM-CI), dans le but de renforcer durablement les synergies bilatérales à travers des projets structurants.

Enfin, dans le prolongement des dynamiques économiques enclenchées, nous réfléchissons à accueillir, au sein de l’Ambassade, une délégation consulaire dédiée au secteur agricole, qui aura pour mission de mieux structurer la coopération agricole entre nos deux pays, notamment à travers des mécanismes innovants d’investissement et de mise en relation.

La création de la Bourse des matières premières agricoles en Côte d’Ivoire est une première en Afrique de l’Ouest. Quels sont les objectifs prioritaires de ce nouvel outil ?

La première Bourse des matières premières agricoles en Côte d’Ivoire constitue à la fois un symbole de fierté nationale et une nécessité opérationnelle et stratégique.

Elle représente d’abord un signal fort sur les plans géopolitique et géoéconomique : voir émerger une telle institution dans un pays d’Afrique subsaharienne, grand producteur agricole mais longtemps marginalisé dans l’ordre international des matières premières, marque une avancée historique.

Techniquement, cette Bourse vise avant tout à assurer la transparence des prix, en luttant efficacement contre les spéculations arbitraires qui affectent les produits agricoles.

Elle permettra également d’attirer les investisseurs et de mettre à disposition des données fiables, indispensables à la structuration durable des filières agricoles, tout en créant un environnement de confiance et de crédibilité institutionnelle.

Enfin, elle constitue un levier de modernisation du marché agricole ivoirien, en favorisant la standardisation des produits, la traçabilité et la certification de qualité, autant de conditions essentielles pour un ancrage solide dans les chaînes de valeur locale, régionale et internationale.

Quels impacts pour les producteurs locaux ?

La mise en place d’une Bourse des matières premières agricoles permettra aux producteurs, coopératives et organisations paysannes de bénéficier d’un cadre sécurisé, transparent et institutionnalisé pour écouler leurs récoltes.

D’une part, les producteurs auront accès à des cotations officielles, régulièrement mises à jour, ce qui réduira les inégalités de négociation. Ils éviteront ainsi de vendre à perte lors de surproductions saisonnières ou face à des spéculateurs. Cela leur offrira la possibilité d’anticiper leurs revenus et de planifier leurs investissements (semences, équipements, stockage…).

D’autre part, la Bourse constituera une alternative crédible aux circuits informels, en renforçant la régulation et la traçabilité des flux commerciaux. Elle contribuera ainsi à améliorer la protection économique des petits producteurs, en réduisant leur exposition à l’arbitraire ou à l’usure, et participera au rehaussement de leur niveau de vie.

Enfin, la Bourse facilitera la contractualisation formelle entre producteurs (paysans, coopératives, etc.) et acheteurs (industries agroalimentaires, importateurs), à travers la signature de contrats d’achat à terme, favorisant une commercialisation plus stable, prévisible et équitable.

Pensez-vous que cette Bourse pourrait à terme jouer un rôle d’intégration régionale en s’ouvrant à d’autres pays producteurs ou consommateurs d’Afrique de l’Ouest et du Nord ?

La Bourse des matières premières agricoles en Côte d’Ivoire peut jouer un rôle structurant, à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest comme du Nord, à l’instar de la Bourse régionale des valeurs mobilières d’Abidjan (BRVM).

D’abord, elle permettra d’harmoniser les marchés agricoles en établissant des cotations partagées sur des produits stratégiques (cajou, maïs, cola, dattes, céréales…). Elle facilitera également la définition de normes de qualité et de certifications communes, afin d’alléger les barrières non tarifaires et d’encourager les échanges transfrontaliers.

Ensuite, elle contribuera au renforcement des échanges intra-africains, en fluidifiant les flux commerciaux entre les pays sahéliens, côtiers et maghrébins. Elle soutiendra la complémentarité des productions — par exemple, le Maroc en tant que fournisseur d’intrants et de technologies agricoles, et la Côte d’Ivoire ou le Mali comme pourvoyeurs de matières premières. Cela permettra de réduire la dépendance aux marchés extérieurs, en créant une demande régionale structurée et intégrée.

Enfin, cette Bourse pourra devenir un outil diplomatique de premier plan, en s’inscrivant dans les cadres de la ZLECAf, de la CEDEAO, ou encore d’accords bilatéraux tels que Maroc–UEMOA. Elle favorisera l’émergence d’une gouvernance agricole régionale partagée, avec des mécanismes coordonnés de régulation, financement et veille stratégique.

Quelles sont, selon vous, les grandes priorités à inscrire à l’agenda bilatéral entre la Côte d’Ivoire et le Maroc pour renforcer durablement leur partenariat agricole et agro-industriel dans les années à venir ?

Dans une logique de consolidation du partenariat Sud–Sud, la coopération agricole entre la Côte d’Ivoire et le Maroc pourrait s’appuyer sur plusieurs axes structurants.

Il s’agira tout d’abord de développer la recherche et l’innovation agricoles conjointes, en mettant en réseau les centres de recherche, laboratoires et universités des deux pays. Un programme d’échanges universitaires et professionnels viendrait renforcer les capacités humaines dans les filières stratégiques.

Par ailleurs, l’harmonisation des normes phytosanitaires apparaîtra essentielle pour faciliter la circulation des produits agricoles et garantir leur sécurité sanitaire.

La mutualisation des infrastructures logistiques (entrepôts, zones de stockage, plateformes de distribution) et des moyens de transport (ports, liaisons maritimes, lignes aériennes) contribuera à fluidifier les échanges et accroître les volumes commerciaux.

Enfin, la création d’une plateforme numérique bilatérale permettra de connecter les investisseurs, start-ups, coopératives et institutions, autour d’un écosystème agricole intégré, dynamique et compétitif.

Questions posées à Daniel N’GUESSAN, directeur général du Conseil Agricole Ivoirien au Maroc (CAIM)

Quel bilan tirez-vous de la participation marocaine au SARA 2025 ?

Le pavillon marocain a démontré le sérieux et la richesse de l’écosystème agricole du Royaume. En effet, le pavillon marocain a été élu meilleur stand du Salon International de l’Agriculture et des Ressources Animales (SARA 2025), tenu du 23 mai au 1er juin à Abidjan. Il a été organisé sous la bannière de Morocco Foodex, mettant en avant la diversité de l’offre exportable marocaine :

  • Des solutions d’irrigation intelligente ;
  • Des produits agroalimentaires transformés ;
  • Des technologies de mécanisation agricole ;
  • Des semences, etc.

Logiquement, cette présence imposante du Maroc a attiré l’attention des décideurs ivoiriens comme le Ministre de l’Agriculture KOBENAN Kouassi Adjoumani et celui de la Justice Sansan KAMBILE, et a favorisé une dynamique de dialogue structurant.”

Quelles retombées concrètes de cette édition, notamment en matière de partenariats avec les acteurs marocains ou d’autres délégations africaines ?

D’importants montants en termes d’intentions d’investissements ont été enregistrés. En effet, ce sont près de 406 milliards de francs CFA, soit environ 6,9 milliards de dirhams marocains, de contrats et partenariats qui ont été signés pendant le salon. Les domaines couverts sont :

• L’Irrigation goutte-à-goutte : accords entre des entreprises marocaines (comme CMGP.CAS) et des coopératives ivoiriennes pour équiper des périmètres maraîchers dans les agropoles du Nord et du Bélier.

• Les semences certifiées : MAS Seeds et Vilmorin-Mikado ont signé des conventions avec des distributeurs ivoiriens pour introduire des variétés résilientes au stress hydrique.

• La formation technique : des centres de formation agricole ont noué des partenariats avec des instituts marocains et français pour renforcer les compétences en agriculture de précision et irrigation durable.

D’autres retombées notables sont à relever. D’abord la hausse de la fréquentation du Salon avec plus de 414 000 visiteurs (+3,7 % par rapport à 2023). Le SARA devient de plus en plus populaire et permet de démocratiser et de vulgariser le secteur agricole, auprès du plus grand nombre.

De nombreuses activités interactives y ont été organisées avec plus de 105 panels et ateliers organisés (+31 %), et une forte participation des jeunes et des femmes.

Plusieurs centaines de matériel agricole (tracteurs, motoculteurs) distribués aux grandes coopératives par le gouvernement ivoirien pour soutenir la mécanisation post-SARA, avec l’aide des entreprises partenaires comme Comicom (Maroc) et CFAO Equipment.

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