20 ans de certification IFS au Maroc : entre maturité du secteur et nouveaux défis pour la sécurité alimentaire

Vingt ans après l’introduction des référentiels IFS dans l’industrie agroalimentaire marocaine, le secteur dispose désormais d’un recul suffisant pour évaluer les bénéfices de ces démarches de certification, mais aussi les défis qui se profilent. Longtemps perçues comme un passeport vers certains marchés ou comme une réponse aux exigences des distributeurs, les certifications sont aujourd’hui confrontées à une nouvelle réalité : comment maintenir leur valeur ajoutée dans un environnement où les risques, les technologies et les attentes des consommateurs évoluent en permanence ?

Cette réflexion était au cœur des échanges organisés par Eurofins à Casablanca autour du thème « Regards croisés & débat stratégique sur le ratio coût/bénéfice des certifications en sécurité des aliments ».

L’évolution de la certification IFS au Maroc illustre la montée en puissance du Royaume dans le domaine de la sécurité alimentaire. Selon Chryssa Dimitriadis, Directrice générale adjointe de l’IFS, le nombre d’audits réalisés et d’auditeurs qualifiés continue de progresser, plaçant aujourd’hui le Maroc en tête du Maghreb et du continent africain. « Nous constatons une augmentation du nombre d’audits réalisés au Maroc ainsi que du nombre d’auditeurs présents sur le territoire. Par rapport à tous les pays du Maghreb et du continent africain, le Maroc est en première position », a-t-elle indiqué.

Cette dynamique a conduit l’IFS à renforcer sa présence dans le Royaume, notamment en organisant localement les examens destinés aux futurs auditeurs. Les candidats marocains peuvent ainsi suivre leur parcours de qualification sans devoir se déplacer à l’étranger.

Au-delà de ces indicateurs, l’évolution du secteur traduit également une appropriation progressive des référentiels par les entreprises agroalimentaires marocaines. La question n’est plus seulement de savoir comment obtenir une certification, mais comment faire vivre durablement les principes qui la sous-tendent.

De l’obligation à la conviction

L’un des principaux enjeux soulevés concerne la place qu’occupent aujourd’hui les certifications dans la stratégie des entreprises. Si elles répondent souvent à des exigences commerciales ou contractuelles, leur efficacité dépend avant tout du niveau d’adhésion des équipes et de la compréhension des objectifs poursuivis.

La notion de « Food Safety Culture », désormais au cœur des référentiels internationaux, reflète cette évolution. Elle vise à faire de la sécurité alimentaire une responsabilité partagée par l’ensemble des collaborateurs et non une simple exigence documentaire.

Pour Chryssa Dimitriadis, les démarches de certification trouvent leur pleine efficacité lorsqu’elles reposent à la fois sur les exigences du marché et sur une véritable conviction interne. Une entreprise certifiée uniquement pour répondre à une obligation risque de limiter l’impact réel de son système de management de la sécurité des aliments.

Préserver la valeur des certifications

Après deux décennies de développement, les certifications en sécurité alimentaire sont devenues courantes dans de nombreuses entreprises. Cette généralisation constitue un signe de maturité du secteur, mais elle soulève également le risque d’une banalisation progressive.

Pour Fayçal Bellatif, Directeur général d’Eurofins France Maroc, l’enjeu consiste aujourd’hui à préserver l’ambition qui a accompagné le déploiement de ces référentiels depuis leur introduction.

« Cela fait maintenant une vingtaine d’années que ces certifications existent et elles sont devenues quasiment monnaie courante. Nous ne voulons pas que l’ambition ou la motivation retombe », explique-t-il.

Selon lui, les progrès réalisés ne doivent pas conduire à relâcher les efforts. Les évolutions constantes des matières premières, l’apparition de nouveaux ingrédients et le développement de nouvelles technologies modifient continuellement les risques auxquels les entreprises sont confrontées.

« Les matières premières évoluent, les ingrédients sont nouveaux, les technologies évoluent et les dangers de la sécurité alimentaire évoluent aussi. Il faut que nous nous mettions au diapason et que nous soyons plus vigilants que jamais », souligne M.Bellatif.

Cette nécessité d’adaptation permanente rappelle que la certification ne constitue pas une finalité mais un processus d’amélioration continue.

Une culture de sécurité alimentaire à ancrer durablement

Au-delà de l’accès aux marchés ou de la valorisation de l’image des entreprises, la certification poursuit avant tout un objectif de protection du consommateur. Cette dimension a été particulièrement mise en avant par Aïcha Kortbi, Directrice générale du cabinet Kortbi Consulting.

Pour elle, la performance des systèmes de management repose autant sur les procédures que sur la capacité des organisations à donner du sens aux actions menées quotidiennement sur le terrain. « Le plus important dans tout cela, c’est de produire un produit de qualité et qui assure la sécurité alimentaire », rappelle-t-elle.

L’efficacité d’un système certifié dépend ainsi de son appropriation par l’ensemble des collaborateurs. Les bonnes pratiques ne peuvent produire leurs effets que lorsqu’elles sont comprises, appliquées et intégrées dans les habitudes de travail.

« Le système doit être vivant, il doit être continu. Tout le monde doit comprendre pourquoi il fait ce qu’il est en train de faire », insiste-t-elle.

Cette approche rejoint directement les principes de la culture de sécurité alimentaire promus aujourd’hui par les principaux référentiels internationaux.

Auditeurs et industriels : une compréhension mutuelle indispensable

L’efficacité des démarches de certification repose également sur la qualité des interactions entre les différents acteurs de la chaîne alimentaire. Auditeurs et industriels partagent un même objectif de maîtrise des risques, même si leurs échanges se déroulent généralement dans un cadre fortement encadré.

Pour Abderrahman Ramdaoui, Directeur général de MEDA Consulting et auditeur international certifié, la compréhension des réalités vécues par chaque partie constitue un élément essentiel de l’amélioration continue.

« Cela nous a permis d’avoir non seulement l’angle de vue des auditeurs, mais également celui des industriels. Dans le cadre d’un audit, les échanges se font souvent avec certaines réserves. Ici, nous avons pu discuter à cœur ouvert », explique-t-il.

Cette complémentarité apparaît d’autant plus importante que les exigences réglementaires et normatives deviennent de plus en plus complexes.

La sécurité alimentaire comme enjeu de santé publique

Au-delà des certifications, des audits et des référentiels, la sécurité alimentaire demeure avant tout une question de santé publique. La réduction des risques sanitaires et la prévention des intoxications alimentaires constituent les objectifs fondamentaux poursuivis par l’ensemble des acteurs du secteur.

Consultant, auditeur et formateur, Abdelkebir Bechar souligne l’importance du travail réalisé par les différentes institutions impliquées dans ce domaine, notamment l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA).

Selon lui, les efforts engagés doivent se poursuivre afin de renforcer davantage les systèmes de contrôle et de prévention. L’ambition reste de réduire au maximum les incidents liés à la sécurité des aliments et de garantir aux consommateurs des produits toujours plus sûrs.

Le défi du renouvellement des auditeurs

Si les certifications continuent de se développer, leur pérennité dépendra également de la capacité du secteur à former une nouvelle génération d’auditeurs.

Les contraintes associées à la profession sont nombreuses : exigences de qualification élevées, coûts de formation, règles strictes de conduite des audits, contrôles d’intégrité inopinés, durées d’audit importantes et charge documentaire croissante.

Ces réalités alimentent aujourd’hui une réflexion plus large sur l’attractivité du métier et sur les moyens d’encourager les jeunes experts à s’orienter vers cette voie.

La question est d’autant plus stratégique que le renforcement continu des exigences en matière de sécurité alimentaire nécessite des compétences toujours plus pointues. Dans un environnement où les risques évoluent constamment, les auditeurs demeurent un maillon essentiel de la confiance accordée aux systèmes de certification et, plus largement, à l’ensemble de la filière agroalimentaire.

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