CropKey : Bayer repense la recherche pour mieux protéger les cultures

Concevoir une molécule en fonction d’une cible biologique précise, en intégrant dès le départ son efficacité, son profil de sécurité et son coût : c’est le principe de CropKey, l’approche de recherche développée par Bayer. À Lyon, cette démarche illustre les transformations de la protection des cultures, avec un enjeu pour les agricultures nord-africaines : accéder à des solutions adaptées à leurs contraintes propres.

Comment protéger les rendements lorsque les aléas climatiques fragilisent les cultures, que les maladies évoluent et que les exigences environnementales se renforcent ? Pour les acteurs de la protection des plantes, la question impose de revoir la manière de rechercher de nouvelles substances. L’efficacité reste indispensable, mais elle doit désormais se conjuguer avec la sécurité, la maîtrise des résidus et la viabilité économique pour l’agriculteur.

Au Centre de recherche de La Dargoire, à Lyon, Bayer entend répondre à cette équation avec CropKey. Cette approche associe une connaissance plus fine des mécanismes biologiques aux capacités de l’intelligence artificielle et de l’analyse de données. Elle vise à orienter la conception de nouvelles solutions de protection des cultures en intégrant, dès les premières étapes de la recherche, les propriétés attendues du futur produit.

Le poids économique de cette activité donne la mesure des moyens mobilisés. D’après les chiffres présentés par Bayer lors de la rencontre, la division Crop Science a réalisé un chiffre d’affaires mondial de 21,6 milliards d’euros en 2025, pour 2 milliards d’euros d’investissements en recherche et développement. Elle comptait environ 31 700 salariés en équivalents temps plein au 31 décembre 2025.

La démarche a été présentée à des journalistes du Maroc, d’Algérie et de Tunisie lors d’une immersion de deux jours dans l’écosystème de Bayer Crop Science à Lyon. Du LifeHub au Centre de recherche de La Dargoire, puis au site industriel de Villefranche-Limas, le parcours permettait d’examiner les différentes étapes qui séparent la recherche d’une solution de sa fabrication. Il mettait surtout en évidence une question centrale : comment transformer les avancées scientifiques en réponses utilisables par les agriculteurs ?

CropKey, une autre manière de concevoir les molécules

Le choix de la cible biologique constitue le point de départ de CropKey. Avec cette approche, Bayer cherche à concevoir une molécule en fonction d’une cible précise et d’un ensemble de critères définis en amont.

Philippe Méresse, Responsable du LifeHub Lyon chez Bayer, décrit une démarche destinée à rechercher de nouvelles solutions de protection des plantes, qu’il s’agisse de fongicides, d’insecticides ou d’herbicides. Le principe consiste à sélectionner la cible, puis à concevoir une molécule capable de répondre aux propriétés recherchées.

L’identification de nouveaux modes d’action occupe une place centrale dans cette recherche. Il s’agit de développer de nouvelles façons de contrôler les organismes qui affectent les cultures. L’activité de la molécule doit toutefois s’accompagner d’un profil de sécurité intégrant les dimensions toxicologique et écotoxicologique.

Le Centre de recherche de La Dargoire réunit près de 200 chercheurs, dont les expertises couvrent la biologie, la biochimie, la chimie, l’imagerie, l’intelligence artificielle et la science des données. Cette diversité de compétences permet d’articuler la compréhension des maladies des plantes avec la conception de nouvelles solutions.

La microscopie automatisée, la chimie assistée par l’IA, les essais de recherche, l’automatisation et la robotique font partie des outils mobilisés. Leur utilisation doit permettre de mieux caractériser les mécanismes étudiés et d’orienter le travail de conception.

L’IA pour orienter la recherche

La connaissance des processus biologiques et le développement des modèles ouvrent de nouvelles possibilités pour la conception des molécules. L’intelligence artificielle intervient pour exploiter ces connaissances et orienter les recherches vers des profils répondant à plusieurs exigences simultanées.

Le développement de ces modèles repose sur les équipes de Bayer, mais peut également faire appel à des collaborations extérieures. L’objectif est d’intégrer, dans le travail de conception, les propriétés attendues en matière d’efficacité et de sécurité.

La prédiction reste une étape du processus. Philippe Méresse explique que cette approche doit permettre de « maximiser nos chances » d’obtenir une molécule présentant les caractéristiques recherchées. Les propriétés envisagées au départ doivent ensuite être validées au fil du développement.

La durée d’utilisation des futures solutions constitue également un enjeu. « Notre objectif, c’est de développer des solutions qui vont répondre aux besoins du marché pendant de nombreuses années », souligne-t-il. La recherche vise ainsi à construire un profil susceptible de répondre durablement aux attentes agricoles, environnementales et économiques.

Sécurité, dégradabilité et coût dans une même équation

La viabilité économique fait partie des critères intégrés à la recherche. Une solution doit pouvoir être produite à un coût acceptable pour l’agriculteur, tout en restant viable pour l’entreprise qui la développe. La conception de la molécule doit donc tenir compte des conditions de sa fabrication future.

La dégradabilité représente un autre paramètre important. Philippe Méresse insiste sur la recherche de substances qui ne persistent pas longtemps dans l’environnement. L’approche consiste à définir, dès la conception, des propriétés susceptibles de favoriser ce comportement, puis à les vérifier dans la durée.

La maîtrise des résidus entre également dans cette réflexion. Le responsable évoque l’objectif de parvenir à des niveaux compatibles avec les exigences des marchés, en intégrant cette dimension au profil recherché pour la molécule.

L’efficacité au champ, la sécurité, le devenir de la substance dans l’environnement et le coût constituent ainsi les différentes composantes d’une même équation. Leur prise en compte dès les premières étapes doit permettre d’orienter la recherche vers des solutions répondant à cet ensemble d’exigences.

Des produits et des cibles identifiables

La diversité des besoins apparaît à travers les applications des produits fabriqués à Villefranche. La présentation industrielle associe plusieurs références commerciales à des cultures et à des problèmes précis : mildiou de la vigne et de la pomme de terre, Fusarium sur céréales, oïdium du colza ou encore feu bactérien en arboriculture.

La protection concerne aussi les adventices, avec des exemples portant sur le datura dans le maïs et l’ambroisie dans le tournesol. Le portefeuille présenté couvre ainsi des problématiques différentes, qui appellent des solutions adaptées à chaque usage.

Produit présentéCultureProblématique citée
ProfilerVigneMildiou
ProsaroCéréalesFusarium, avec mention des mycotoxines
PropulseColzaOïdium
AdengoMaïsDatura
InfinitoPomme de terreMildiou
Challenge 600TournesolAmbroisie
Aliette FlashArboricultureFeu bactérien

Les champs d’application des produits fabriqués à Villefranche. 

Le tableau reprend les associations exposées lors de la visite ; il ne constitue pas une liste des usages homologués au Maroc.

La mention de Fusarium et des mycotoxines inscrit également la protection des cultures dans une réflexion sur la qualité des récoltes. Les attentes exprimées par les producteurs portent à la fois sur la préservation du rendement et sur les caractéristiques de la production.

Au champ, une attente d’efficacité et de rentabilité

La sécheresse, la pression des maladies et la disponibilité des moyens de protection placent les exploitations face à des contraintes simultanées. Jérôme Métivier, chef marché fongicides céréales et colza chez Bayer, également agriculteur, décrit ces difficultés à partir de son expérience du terrain.

Les conséquences du climat sur les rendements occupent une place importante dans son témoignage. À cette fragilité s’ajoutent les préoccupations phytosanitaires, avec notamment les rouilles jaune et brune des céréales, qu’il cite parmi les maladies auxquelles les producteurs doivent faire face.

L’attente porte sur des innovations capables de protéger la récolte et de contribuer à la rentabilité de l’exploitation. « J’attends des produits qui soient efficaces », résume-t-il, tout en insistant sur l’importance de leur impact environnemental et de leur utilisation à la bonne dose.

La qualité de la production compte également dans l’évaluation des solutions. Jérôme Métivier évoque notamment la teneur en protéines pour les céréales, rappelant que les besoins des agriculteurs concernent à la fois les volumes récoltés et leurs caractéristiques.

L’innovation variétale complète cette réflexion. Il mentionne les travaux sur les blés hybrides et l’attente de variétés capables de répondre aux contraintes de sécheresse. La protection des cultures s’inscrit ainsi aux côtés d’autres leviers pour accompagner les exploitations face aux évolutions climatiques.

Pour l’Afrique du Nord, relier la recherche aux besoins locaux

La raréfaction de l’eau, les épisodes climatiques extrêmes et la pression des bioagresseurs donnent une portée particulière à ces recherches au Maroc, en Algérie et en Tunisie. L’enjeu consiste à relier les capacités scientifiques du groupe aux besoins des agriculteurs de la région.

L’accès à l’innovation passe notamment par les centres de recherche et développement dont sont issues les solutions commercialisées sur les marchés nord-africains, souligne Amina L’Kima, directrice générale de Bayer Maroc et directrice de la division Crop Science pour l’Afrique du Nord.

« Notre ambition est claire : transformer l’innovation en solutions utiles pour les agriculteurs et contribuer à bâtir des systèmes agricoles plus productifs, plus résilients et plus durables en Afrique du Nord et au-delà », déclare-t-elle.

La mobilisation des équipes et des partenaires constitue un autre volet de cette ambition. « L’innovation ne vient pas seulement de la technologie. Elle repose aussi sur le talent, la collaboration et l’état d’esprit des équipes qui la portent au quotidien », poursuit la dirigeante.

L’émergence de problématiques phytosanitaires affectant les cultures et la sécurité alimentaire renforce, par ailleurs, le besoin de réponses adaptées. Ismail ElHardouni, directeur commercial de Bayer Maroc, insiste sur la continuité du travail, depuis la recherche d’une solution à un problème identifié jusqu’à sa mise sur le marché.

L’intelligence artificielle intervient dans cette démarche comme un moyen d’optimiser la recherche et d’améliorer la qualité des solutions. La finalité reste de répondre aux besoins des agriculteurs, en les accompagnant dans la production d’une alimentation de qualité et la préservation de l’environnement.

La vocation internationale des recherches menées à Lyon inclut les agricultures africaines et nord-africaines. Philippe Méresse précise que les travaux ne se limitent pas aux besoins français ou européens et mentionne explicitement le Maroc parmi les marchés auxquels la recherche entend apporter des solutions.

L’innovation ouverte comme méthode de travail

La collaboration entre disciplines et partenaires occupe une place importante dans cet écosystème. Le LifeHub Lyon favorise notamment les échanges entre chercheurs, startups, partenaires académiques, agriculteurs, décideurs publics et médias.

« Le LifeHub Lyon a été créé pour ouvrir la science au dialogue et favoriser la collaboration entre les différents acteurs de l’écosystème agricole », explique Philippe Méresse.

L’ouverture poursuit un double objectif : accélérer l’innovation et améliorer la compréhension des enjeux agricoles. Elle se traduit notamment par les collaborations autour des modèles utilisés pour la conception des molécules, ainsi que par le dialogue avec les acteurs du terrain.

La circulation des connaissances entre métiers constitue un enjeu à part entière. Le développement d’une solution mobilise des compétences scientifiques et industrielles, mais doit également intégrer les conditions économiques et pratiques de son utilisation.

Villefranche : 200 formulations et 52 pays livrés

Le passage à la production mobilise des moyens industriels distincts de ceux des laboratoires. Présenté comme un site majeur de formulation, de conditionnement et de distribution de produits phytosanitaires, Villefranche s’étend sur 28 hectares.

Les chiffres exposés pour 2026 font état de 29 000 tonnes par an, de 200 formulations et de 60 matières actives. Le site dispose de huit lignes de formulation et de dix lignes de conditionnement. Il compte 240 salariés en CDI, auxquels s’ajoutent 50 intérimaires en saison.

La dimension internationale apparaît dans les débouchés : 52 pays sont livrés, la présentation indiquant une part de 30 % pour la France. La formulation et le conditionnement constituent ainsi un maillon entre le développement des produits et leur distribution sur différents marchés.

Un investissement de 30 millions d’euros sur les trois prochaines années doit accompagner une nouvelle étape industrielle. Peter Skopeck, directeur de l’usine Bayer de Villefranche-sur-Saône, annonce la construction d’une nouvelle unité de formulation, destinée à accueillir une nouvelle gamme de produits d’ici 2028.

« Nous allons prochainement investir ici 30 millions d’euros sur les trois prochaines années pour construire une nouvelle unité de formulation », indique-t-il.

La modernisation comprend également des évolutions numériques et organisationnelles, avec un travail sur la responsabilisation des équipes et l’encouragement de la prise d’initiative.

L’investissement industriel prolonge ainsi l’effort de recherche. Pour les agricultures nord-africaines, la portée de cette chaîne d’innovation se mesurera à la disponibilité des solutions, à leur coût et à leur adaptation aux conditions locales. L’efficacité au champ, la qualité des récoltes et le comportement environnemental des produits en resteront les critères décisifs. 

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