Porté par une demande mondiale en forte croissance, le marché des fruits rouges connaît une profonde recomposition, marquée par l’émergence de nouveaux bassins de production et la montée en puissance de pays exportateurs stratégiques. Entre 2019 et 2023, la production mondiale est passée de 11 à 12,6 millions de tonnes, tirée par l’Asie et l’Afrique, toutes deux en hausse moyenne de +6 % par an. Tandis que l’Asie domine désormais la scène avec 5,37 millions de tonnes, l’Afrique confirme son essor avec une production de plus d’un million de tonnes.
Ces tendances sont tirées d’une analyse détaillée de l’évolution du marché mondial des fruits rouges et du positionnement du Maroc dans cette filière présentés par M. Ali Rougui, chef du département de la veille stratégique à Morocco Foodex, lors de la conférence The Morocco Berry Conference 2025, organisée aujourd’hui à Agadir par Green Smile.

Production mondiale : l’Asie en tête, l’Afrique en essor
Entre 2019 et 2023, la production mondiale de fruits rouges a connu une nette accélération, passant de 11 à 12,6 millions de tonnes, selon les données les plus récentes. Une croissance portée essentiellement par l’Asie et l’Afrique, qui enregistrent chacune des rythmes annuels moyens avoisinant +6 %. En 2023, le continent asiatique s’est imposé comme le principal bassin de production avec 5,37 millions de tonnes, suivi des Amériques (3,59 Mt) et de l’Europe (2,57 Mt). L’Afrique, en pleine dynamique, a confirmé sa montée en puissance en atteignant 1,02 million de tonnes.
Pour Ali Rougui, chef du département de la veille stratégique de Morocco Foodex, cette évolution illustre un tournant majeur pour le secteur : « La croissance soutenue de la production de fruits rouges, notamment en Afrique et en Asie, reflète l’adaptation rapide des producteurs aux nouvelles exigences des marchés internationaux et aux opportunités d’exportation. »
Cette mutation mondiale s’appuie sur des innovations variétales, la montée en puissance de nouveaux pays producteurs tels que le Maroc, l’Égypte ou la Géorgie, ainsi que sur des investissements logistiques renforcés et la diffusion de standards de qualité internationaux en matière de traçabilité et de certification.

Commerce mondial : UE et Amérique du Nord dominent, le Royaume-Uni stratégique
Stimulé par la demande mondiale et la recherche croissante de produits naturels, le commerce international des fruits rouges poursuit son expansion à un rythme soutenu. En 2024, les importations mondiales sont estimées à 2,6 millions de tonnes, pour une valeur totale de 16,4 milliards de dollars. Deux pôles concentrent l’essentiel des échanges : l’Union européenne, avec 38,6 % des volumes et 36,3 % de la valeur, et l’Amérique du Nord et centrale, avec respectivement 42,1 % et 42,3 %. Derrière ces marchés dominants, le Royaume-Uni, les Pays du Golfe et la Russie s’imposent comme de nouveaux relais de croissance.
Sur le plan de l’offre, l’Espagne, le Mexique et les États-Unis demeurent les grands leaders, tandis que le Maroc s’affirme sur le segment haut de gamme. Sur le marché britannique, il occupe désormais la première place des fournisseurs, avec 23 % des importations en valeur, devançant l’Espagne et l’Afrique du Sud.
Comme le souligne Ali Rougui, cette performance illustre une évolution structurelle du modèle marocain :
« Le Maroc s’impose aujourd’hui comme un acteur incontournable sur le marché international des fruits rouges. Sa réussite repose sur la qualité des productions, la diversification des débouchés et la compétitivité de ses filières exportatrices. »
Rang mondial des exportateurs : une hiérarchie en recomposition
Entre 2020 et 2024, les exportations mondiales de fruits rouges ont progressé de manière soutenue, passant de 1,9 à 2,5 millions de tonnes, soit une hausse moyenne de 7 % par an. L’Espagne conserve sa position de premier exportateur mondial, malgré une légère contraction de 1 %, suivie du Mexique (+15 %) et des États-Unis (+19 %).
Le Maroc, pour sa part, continue de renforcer sa présence sur la scène internationale, avec environ 6 % de part de marché en 2024 et une croissance moyenne de +5 % sur la période. Ce rythme régulier confirme sa place dans le Top 10 mondial — certaines sources spécialisées le positionnant même parmi les tout premiers exportateurs, selon le périmètre de produits considéré.
Pour Ali Rougui, cette dynamique traduit la solidité et la maturité du modèle marocain :
« Le Maroc s’affirme comme un pôle d’exportation de référence. Sa croissance continue s’explique par la professionnalisation des producteurs, la montée en gamme de l’offre et la conquête de nouveaux marchés internationaux.»

Maroc : une campagne 2024-2025 record, le frais tire la croissance
La campagne 2024-2025 confirme le dynamisme exceptionnel de la filière marocaine des fruits rouges, avec un volume total exporté estimé entre 245 000 et 246 000 tonnes, soit une hausse de 16 % par rapport à l’année précédente (212 000 tonnes) et de 26 % en deux ans.
Le segment du frais demeure le principal moteur de cette progression, atteignant 172 000 tonnes, en hausse de 19 % sur un an et de 28 % sur deux campagnes. Le segment des produits congelés et surgelés affiche, quant à lui, une croissance plus mesurée mais régulière, avec 74 000 tonnes exportées, soit +8 % sur un an et +21 % sur deux campagnes.
« Cette performance reflète la capacité de la filière marocaine à répondre aux exigences des marchés internationaux, tout en consolidant sa compétitivité à travers la qualité et la régularité de son offre », observe Ali Rougui.
Les marchés d’exportation témoignent d’une forte concentration européenne et d’une diversification progressive. Pour le frais, l’Union européenne et le Royaume-Uni absorbent 91 % des volumes (soit 156 000 tonnes, +17 %). Les Pays du Golfe enregistrent une hausse de +36 %, tout comme la Russie et la Norvège, tandis que la catégorie « autres marchés » bondit de +72 %, signe d’une ouverture géographique croissante.
Pour le surgelé, l’Union européenne reste le premier débouché avec 75 % des volumes (≈55 000 tonnes, +12 %), suivie des États-Unis, dont les importations ont progressé de +41 %, consolidant leur rôle de second marché stratégique. En revanche, les ventes vers le Japon et le Canada ont reculé (–9 % et –11 %), tandis que les autres destinations ont chuté de 53 %, signe d’un recentrage sur les marchés à plus forte valeur ajoutée.
« La croissance constante des exportations marocaines de fruits rouges traduit la montée en gamme de la production nationale et la compétitivité accrue du Maroc sur les marchés internationaux », ajoute -il.
Un modèle “dual” qui crée de la valeur : frais vs surgelé
Le modèle marocain des fruits rouges s’articule autour d’un équilibre fin entre réactivité commerciale et industrialisation maîtrisée.
Le segment du frais, véritable fer de lance de la filière, incarne la rapidité d’exécution et la souplesse logistique du Maroc sur ses marchés de proximité : Union européenne, Royaume-Uni et pays du Golfe, où la régularité des livraisons, la qualité gustative et la traçabilité sont devenues des atouts décisifs.
À l’autre bout de la chaîne, le surgelé illustre une stratégie de montée en valeur et de diversification industrielle. L’investissement dans des unités de transformation, la maîtrise du froid et les certifications internationales (BRC, IFS, etc.) permettent désormais au Maroc de s’imposer sur des marchés plus lointains comme les États-Unis ou l’Asie, où la demande en produits prêts à l’emploi s’intensifie.
Pour Ali Rougui, « le segment du frais incarne l’agilité commerciale du Maroc et sa réactivité aux marchés de proximité, tandis que le surgelé symbolise sa capacité d’adaptation industrielle et sa vision long terme. Les deux se renforcent mutuellement. »
Une dualité maîtrisée qui traduit la maturité d’une filière capable d’allier performance économique et innovation, tout en consolidant sa position dans la chaîne mondiale des fruits rouges.
Cartographie concurrentielle 2024-2025 : forces et faiblesses
Sur la scène mondiale, la concurrence entre les grands pays producteurs de fruits rouges s’intensifie, redéfinissant peu à peu les équilibres entre continents. Chaque acteur avance avec ses forces, ses fragilités et une stratégie propre pour préserver ses parts de marché.
Le Pérou conserve son leadership sur la myrtille, avec plus de 400 000 tonnes exportées. Son avantage variétal et ses infrastructures logistiques performantes lui assurent une place dominante, mais le pays reste vulnérable aux fluctuations de prix et à sa forte dépendance vis-à-vis des grands marchés. Le Chili, de son côté, mise sur un repositionnement qualitatif grâce au recambio variétal et à des fruits plus fermes et premium, malgré des coûts de production élevés et une sécheresse persistante.
Le Mexique demeure un fournisseur stratégique des États-Unis, grâce à sa proximité géographique et la régularité de son approvisionnement, mais sa dépendance au marché nord-américain limite sa marge de manœuvre. L’Espagne, pilier historique de la production européenne, notamment à Huelva, subit la pression du stress hydrique et de la hausse du coût du travail, deux contraintes qui fragilisent sa compétitivité.
L’Égypte, en revanche, capitalise sur une main-d’œuvre compétitive et des prix attractifs pour étendre sa présence en Asie et dans le Golfe, tout en affrontant des défis logistiques et climatiques. Enfin, la Chine se positionne comme une puissance montante, portée par une demande intérieure croissante et des investissements technologiques massifs, même si ses exportations restent encore limitées.
Comme le résume Ali Rougui, « la concurrence mondiale s’intensifie, portée par de nouveaux équilibres géographiques. La capacité à innover, à maîtriser les coûts et à assurer une logistique fiable devient le véritable levier de différenciation. »

Tendances & risques : une filière sous contrainte mais résiliente
Le marché mondial des fruits rouges, en pleine expansion, fait désormais face à une série de défis structurels qui mettent à l’épreuve la résilience des producteurs.
« Nous sommes entrés dans une phase où la performance agricole dépend autant de la gestion des risques climatiques que de l’innovation », souligne Ali Rougui.
Le climat s’impose comme le premier facteur d’instabilité : le phénomène El Niño, les sécheresses prolongées, les inondations et les vagues de chaleur ont perturbé les récoltes dans plusieurs régions, provoquant des rendements parfois en baisse de 40 %.
S’ajoutent à cela des tensions sur la main-d’œuvre, particulièrement au Mexique et en Europe, où la rareté des saisonniers et la hausse des salaires alourdissent les coûts de récolte. Le prix des intrants, des emballages et du fret maritime continue de grimper, tandis que le Green Deal européen et les nouvelles exigences de due diligence imposent une vigilance accrue sur l’empreinte carbone et la gestion de l’eau.
Face à ces pressions, les producteurs s’adaptent : irrigation économe, optimisation post-récolte, emballages écoresponsables, traçabilité renforcée et montée en gamme deviennent les maîtres mots d’une filière en mutation.
Comme le résume Rougui, « le marché des fruits rouges se réinvente autour de trois axes : innovation, durabilité et adaptation. »
Myrtille, framboise, fraise : trois trajectoires pour 2028
Les perspectives du marché mondial des fruits rouges à l’horizon 2028 confirment la vigueur d’un secteur porté par l’innovation, la technologie et la diversification géographique. Chaque espèce suit une trajectoire propre, révélatrice des mutations profondes de la filière.
La myrtille reste le moteur de cette croissance. Les superficies cultivées devraient progresser de +2 % par an, tandis que la production mondiale augmenterait de +3 %. Les principaux pôles dynamiques sont le Pérou, l’Espagne, l’Allemagne, l’Amérique du Nord, le Mexique et le Chili, où les politiques agricoles misent sur l’essor du surgelé et la segmentation premium.
Pour Ali Rougui, « la myrtille illustre une filière à la fois technologique, écologique et en expansion continue. »
La framboise affiche également une progression soutenue, avec des superficies et une production en hausse de +2 % par an. La croissance se concentre Eu_ln Belgique, Serbie, Espagne, Italie, Pologne, Mexique, Russie, Ukraine et Azerbaïdjan. Le secteur demeure toutefois sensible aux aléas climatiques et à la rareté de la main-d’œuvre en Europe de l’Est, deux obstacles majeurs à la stabilité de l’offre.
Quant à la fraise, elle évolue sur un rythme plus modéré mais solide, avec une augmentation des surfaces de +1 % et une hausse de la production de +2 % par an. Les pays du bassin méditerranéen, Égypte, Turquie, Grèce, ainsi que les Pays-Bas et le Royaume-Uni tirent cette progression. Entre consommation locale soutenue et transformation industrielle (pâtisserie, jus, surgelé), la filière mise sur la culture sous serre, l’automatisation et la maîtrise du froid pour renforcer sa compétitivité.
Dans l’ensemble, ces tendances traduisent une évolution vers un modèle plus technologique, résilient et à forte valeur ajoutée, où la durabilité devient un facteur clé de performance.
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