La 6ème édition de la Morocco Berry Conference, organisée le 13 novembre à Agadir, a confirmé la puissance croissante du Maroc dans la production et l’exportation des fruits rouges. L’événement a réuni près de 700 participants venus de 30 pays, représentant producteurs, exportateurs, chercheurs, investisseurs et institutions publiques, venus dresser le bilan de la filière et explorer les leviers de compétitivité face aux défis du climat et des marchés mondiaux.
« L’objectif était de rassembler les opérateurs des différents pays africains pour discuter des opportunités d’avenir pour chaque pays », a expliqué Siham Zahidi, co-fondatrice de Green Smile et co-organisatrice de la conférence, soulignant la dimension collaborative de cette édition record. Ce succès illustre la place centrale qu’occupe désormais le Maroc dans la filière africaine, fort de son expérience exportatrice et de sa capacité à conjuguer croissance, innovation et durabilité.
Une croissance exceptionnelle portée par l’expérience marocaine
La transformation rapide du secteur s’explique par un savoir-faire agricole et logistique acquis au fil des années.
Mohammed Zahidi, Chairman de Green Smile, rappelle : « L’avantage du Maroc, c’est d’être à proximité de l’Europe, d’avoir des producteurs très expérimentés qui connaissent les exigences du marché européen et occidental en général. » Cette combinaison de compétences et de proximité géographique a favorisé une croissance spectaculaire.
Depuis 2015, la filière a multiplié par neuf ses superficies cultivées. En 2025-2026, la surface totale atteint 15 000 hectares, répartis entre 7 500 ha de myrtilles, 4 600 ha de framboises, 2 300 ha de fraises et 300 ha de mûres.
Cette expansion s’est traduite par 9 milliards de dirhams d’exportations en 2025, soit huit fois plus qu’en 2015, avec des volumes en hausse de 33 % pour la myrtille et de 14 % pour la framboise sur un an.
M. Zahidi souligne l’évolution variétale : « La myrtille et la framboise ont pris le pas sur la fraise, désormais marginale, tandis que la mûre reste encore peu développée. » Ces cultures présentent également un atout écologique majeur : « Elles consomment beaucoup moins d’eau que la tomate, les agrumes ou l’avocat, ce qui est un avantage décisif dans le contexte actuel de stress hydrique. »
Cette orientation vers des cultures plus efficientes en eau illustre la capacité du Maroc à adapter son modèle agricole aux défis climatiques et environnementaux, tout en consolidant sa compétitivité à l’export.
Une filière à double moteur : le frais et le surgelé
Le dynamisme de la filière repose sur un modèle dual alliant agilité commerciale et valorisation industrielle.
Ali Rougui, chef du département de la veille stratégique à Morocco Foodex, explique :
« Le segment du frais incarne l’agilité commerciale du Maroc, tandis que le surgelé symbolise sa capacité d’adaptation industrielle et sa vision à long terme. Les deux se renforcent mutuellement. »
Le frais demeure le principal moteur de croissance, avec 172 000 tonnes exportées en 2024-2025, soit une progression de +19 % sur un an et de +28 % sur deux campagnes.
Le surgelé, en hausse de 8 %, représente 74 000 tonnes exportées et traduit la montée en gamme industrielle du pays.
Ensemble, ces deux segments totalisent près de 246 000 tonnes exportées, en augmentation de 16 % sur une seule campagne.
Les unités de transformation, désormais certifiées BRC et IFS, renforcent la présence marocaine sur les marchés à forte valeur ajoutée : États-Unis, Asie, Union européenne et Royaume-Uni et confèrent à la filière une résilience logistique et commerciale remarquable.
Des défis structurels persistants
Malgré cette dynamique, la filière reste confrontée à des défis majeurs.
Amine Bennani, président de l’Association marocaine des producteurs de fruits rouges, met en garde : « Le stress hydrique demeure la première menace, mais les fruits rouges valorisent au mieux le mètre cube d’eau en termes de création d’emplois et de valeur en devises. »
Face à cette contrainte, les producteurs redoublent d’ingéniosité. Dans la région d’Agadir, ils utilisent sondes, capteurs et agrotextiles pour optimiser l’irrigation, mais les conditions météorologiques extrêmes compliquent la tâche : vents dépassant les 100 km/h, pluies de 170 mm, températures supérieures à 51 °C, et causent des pertes de rendement de 5 à 20 %.
La main-d’œuvre constitue un autre défi majeur. « Nous enregistrons des pertes de plus de 15 % sur les exportations de myrtilles et de framboises », souligne M. Bennani, évoquant un manque de disponibilité et de motivation. Il appelle à « inciter les jeunes au travail à temps partiel et à développer des hébergements pour la main-d’œuvre saisonnière venue d’ailleurs ».
Sur le plan sanitaire, la vigilance s’impose. « Nous importons encore la majorité des plants alors que la bactérie Xylella se développe en Espagne », alerte M. Bennani. Il plaide pour la création d’une filière marocaine de production et de multiplication de plants, afin de réduire la dépendance extérieure. Et de prévenir : « Le risque de détection de virus comme l’hépatite ou le norovirus augmente ; il faut renforcer la vigilance et appliquer strictement les mesures prophylactiques. »
Au-delà des performances économiques, la Morocco Berry Conference 2025 a souligné l’importance d’unir recherche, innovation et coopération régionale.
Pour Mohammed Al Amouri, président d’Interproberries Maroc, cette rencontre « vise à renforcer le contact et le relationnel, mais surtout à identifier les entraves techniques, génétiques et réglementaires qui freinent le développement du secteur, et à proposer des solutions concrètes grâce à l’échange entre partenaires. »
Chercheurs, producteurs, exportateurs et logisticiens y ont partagé une même ambition : faire du Maroc le hub africain des fruits rouges, capable de promouvoir la recherche appliquée, la durabilité et la diversification des marchés à l’échelle continentale.
Entre efficacité hydrique et création de valeur : le pari gagnant des pionniers marocains
Pour les pionniers du secteur, les fruits rouges ne sont plus une niche mais un pilier de la compétitivité agricole marocaine, combinant création de valeur, emploi et gestion raisonnée de l’eau.
M. Taquie-Dine Cherradi El Fadili, président du groupe Matysha Touty Berry, rappelle :
« Je suis producteur sur la région d’Agadir depuis 1987. Aujourd’hui, les fruits rouges représentent 40 % de notre chiffre d’affaires. »
L’entreprise, présente sur plusieurs marchés internationaux, continue d’investir dans une production à fort potentiel : « Nous sommes en pleine extension de cette demande qui est une des spéculations qui consomme le moins d’eau dans la région, entre 4 700 et 5 000 m³, par rapport aux autres spéculations. »
De son côté, Leyth Zniber, directeur général du Domaine Zniber, rappelle que son groupe a été pionnier de la framboise et de la myrtille à Agadir : « La filière fruits est en train de devenir une filière stratégique pour le Maroc, que ce soit en termes de génération de valeur ou de création d’emplois. »
Il insiste sur la pertinence écologique de ces cultures : « C’est aussi une culture qui valorise le mètre cube d’eau, un enjeu majeur pour notre pays. »
M. Zniber souligne que la conférence incarne cette dynamique : « La Morocco Berry Conference est pour nous un exemple de l’importance que cette filière est en train de prendre dans notre pays. »
À travers ces témoignages, le message est clair : la filière marocaine des fruits rouges s’impose comme un modèle de durabilité et de performance, conjuguant innovation, efficacité hydrique et création d’emplois.
Les défis africains du berry : entre salinité, climat et génétique
Au-delà du Maroc, la Morocco Berry Conference a ouvert un large débat sur les défis structurels que rencontre la filière des petits fruits à l’échelle du continent africain. Producteurs, experts et chercheurs venus d’Égypte, d’Afrique du Sud et du Maroc ont dressé un diagnostic lucide : salinité de l’eau, conditions climatiques extrêmes, rareté de la main-d’œuvre qualifiée, financement limité et contraintes post-récolte freinent encore la consolidation du secteur, malgré un potentiel remarquable.
En Égypte, la culture des fruits rouges reste encore émergente. Medhat El Meligy, producteur, décrit les principaux obstacles techniques :
« Les myrtilles ont besoin d’une eau très faiblement salée… et en Égypte, l’eau souterraine atteint généralement entre 1 000 et 1 500 ppm, alors qu’elle devrait être inférieure à 200 ppm. » À cette contrainte s’ajoute un manque de qualification du personnel :
« Nous avons une main-d’œuvre bon marché, mais elle doit être formée. »
Pour lui, la priorité reste claire :« Je préfère une meilleure durée de conservation, car elle nous permettrait d’explorer des marchés comme la Chine, les États-Unis ou le Canada. »
L’enjeu de la qualité post-récolte apparaît ainsi comme un levier stratégique pour l’accès aux marchés internationaux.
Plus au Sud, la situation est tout autre. En Afrique du Sud, le développement de la filière repose presque exclusivement sur l’investissement privé. Pieter Zietsman, producteur, souligne cette singularité : « Chez nous, tout est financé par des fonds privés nationaux , contrairement au Maroc ou au Pérou, où les capitaux étrangers ont soutenu la croissance. »
Le désavantage géographique renforce cette contrainte : « Le Maroc, comme le Pérou, est très proche de l’Europe. La demande y est forte, ce qui a attiré beaucoup de capitaux. »
Et de préciser, dans une formule qui résume bien l’équilibre recherché par les producteurs :
« Le consommateur veut un fruit de bonne qualité… et nous, producteurs, nous voulons du rendement et un bon retour sur investissement. »
Une équation complexe qui illustre la tension entre exigence qualitative et rentabilité économique.
Au Maroc, la réflexion s’oriente davantage vers la recherche variétale et l’innovation agronomique. Leyth Zniber met en avant une approche résolument expérimentale :
« Nous testons plusieurs variétés… et si nous devons choisir, à court terme, ce sera encore le rendement. » Mais il avertit : « Si le Maroc n’améliore pas ses performances avant et après récolte, nous ne pourrons pas rivaliser. »
Il souligne par ailleurs le potentiel de la région de Berkane, dotée de conditions agro-climatiques exceptionnelles : « Nous avons un microclimat extrêmement équilibré, avec un potentiel très important. » Ce territoire apparaît ainsi comme un pôle d’avenir pour la diversification et la valorisation des fruits rouges marocains.
Ces interventions convergent vers un même constat : l’Afrique dispose d’atouts considérables mais doit renforcer ses capacités scientifiques, techniques et organisationnelles pour soutenir sa compétitivité. M. Amine Bennani appelle à « la construction d’un écosystème national de recherche sur la génétique, les techniques culturales et la gestion de l’eau », tandis que M. Mohammed Zahidi estime que « ce secteur, par son potentiel et sa rapidité de développement, est appelé à devenir l’un des piliers des exportations agricoles marocaines. »
Vers une nouvelle ère de coopération et d’excellence
Le constat est partagé par l’ensemble des intervenants : la filière marocaine des fruits rouges est entrée dans une nouvelle phase, celle de la compétitivité durable, de la coopération africaine et de la recherche d’excellence.
En conjuguant savoir-faire, innovation et partenariats, le Maroc consolide son rôle de moteur continental, tout en inspirant une nouvelle génération d’acteurs africains engagés dans une agriculture durable et résiliente.
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