À l’occasion de la célébration de la Journée mondiale des sols, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le Centre International de Recherche Agricole dans les Zones Arides (ICARDA) et l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA) ont organisé les 18 et 19 décembre 2025 à Rabat, la 2ème édition des Journées de la Durabilité placé sous le thème « Renforcer la résilience agricole au Maroc par une gestion durable des sols et des eaux ». L’événement a été organisé en partenariat avec le Ministère de l’Agriculture et de nombreux acteurs nationaux et internationaux. Il a réuni des experts, des chercheurs, des décideurs, des agriculteurs et des étudiants.
Aujourd’hui, 33 % des sols de la planète sont dégradés, tandis que 40 % des terres agricoles du bassin méditerranéen sont menacées par une forte érosion. Dans les zones arides et semi-arides, un sol sur deux présente un niveau critique de dégradation. Or, 95 % de la production alimentaire mondiale dépend directement ou indirectement des sols. « La crise des sols est une crise silencieuse, mais profondément structurante », a rapporté Pr. Ghaouti, Directrice de l’INRA.
Agriculture durable : la science mise sur les sols
Les sols agricoles peuvent séquestrer 0,3 à 1 tonne de carbone par hectare et par an, améliorer l’efficacité de l’eau de 20 à 40 %, et renforcer la résilience des systèmes agricoles jusqu’à 70 %. Ainsi, la restauration des sols offre un fort retour économique, avec 3 à 5 dollars générés pour chaque dollar investi.
S’inscrivant dans cette dynamique, l’INRA a exposé ses principaux axes de travail autour de la préservation des sols, mettant en avant le développement de cultures et de variétés plus résilientes au changement climatique, ainsi que des pratiques culturales favorisant l’atténuation et la réduction des émissions de gaz à effet de serre. L’institution a également insisté sur l’importance de la diffusion des technologies et innovations, à travers des modèles agricoles durables tels que l’agriculture de conservation, l’agroécologie et l’agriculture biologique, au service de la sécurité et de la souveraineté alimentaires nationales.
FAO : investir dans les sols pour un futur durable
Au Maroc, la FAO œuvre avec ses partenaires, au renforcement des cadres institutionnels et à la mise en œuvre de projets dédiés à la restauration des sols. S’appuyant sur les conventions internationales et les Objectifs de Développement Durable, l’organisation a réaffirmé son engagement à accompagner les autorités et les acteurs nationaux afin de traduire les acquis scientifiques en actions concrètes pour une gestion durable des sols.
M. Alexandre Anh Tài Huynh, représentant de la FAO au Maroc, a souligné que le sol est un élément central pour l’agriculture et la sécurité alimentaire, bien qu’il soit trop souvent négligé. Les sols contribuent à séquestrer le carbone, maintenir la biodiversité et retenir l’eau, assurant ainsi productivité et durabilité agricole. « L’humanité doit relever des défis considérables dans les domaines de l’alimentation et de l’agriculture : le changement climatique, l’augmentation continue de la population mondiale, la migration urbaine et l’évolution des régimes alimentaires, qui influencent directement les besoins de production et la dégradation des sols. »
Innovation et data au service des sols et des cultures
Dr. Vinay Nangia, Chef de recherche sol, eau et agronomie à l’ICARDA, a indiqué l’importance de développer la prochaine génération de systèmes de culture au Maroc, en intégrant des solutions d’énergie verte, la biofortification, les biofertilisants et les biostimulants, tout en diversifiant les cultures au-delà du blé pour des productions nutritives, rentables et durables.
Après la mécanisation et la révolution verte, qui ont augmenté la production mais dégradé l’environnement, Dr. Vinay Nangia a appelé à une « révolution brune » à fin de régénérer les sols et corriger les erreurs passées, tout en transmettant ces connaissances à la prochaine génération de chercheurs. « L’objectif est d’être créatif et prospectif, pour identifier les solutions adaptées au contexte marocain et développer la prochaine génération de systèmes agricoles. »

Sols et biodiversité : l’approche intégrée de l’ENFI
Pr. Saïd Lahssini, directeur général de l’École Nationale Forestière d’Ingénieurs (ENFI), a souligné l’importance des travaux menés sur la dégradation et la réhabilitation des sols, notamment à travers la cartographie fine de l’érosion et de l’humidité des sols grâce aux outils de l’intelligence artificielle. Il a mis en avant l’évaluation des pratiques de conservation mises en œuvre par les agriculteurs, ainsi que les recherches sur l’impact des usages des terres sur la biodiversité des sols. Depuis 1968, l’ENFI contribue activement à ces thématiques en promouvant une approche intégrée sol–eau–biomasse, essentielle pour renforcer la productivité et la résilience des écosystèmes. Il a rappelé que « les sols constituent un axe d’intervention central pour nous tous. Nous continuerons à y travailler avec engagement et mobilisation.»
Filière verte : transformer les boues en ressources agricoles
Les boues issues des stations d’épuration au Maroc présentent un potentiel important pour l’agriculture. Elles contiennent de l’azote, du phosphore, du potassium et de la matière organique, et pouvent améliorer la fertilité des sols, la rétention d’eau et l’activité biologique, tout en contribuant à l’économie circulaire.
Les principaux défis sont le risque microbiologique, la gestion sécurisée et l’acceptabilité sociale. Trois filières existent : la mise en décharge (filière noire), la valorisation énergétique (filière rouge) et la valorisation agricole (filière verte), cette dernière étant la plus bénéfique pour l’environnement et l’agriculture.
Selon Mme Wafae El Khoumsi, Consultante FAO, des essais au Maghreb ont montré que le cocompostage des boues améliore significativement les sols et les rendements. « Les boues représentent une opportunité pour l’économie circulaire, la durabilité agricole et la lutte contre la désertification, à condition de maîtriser les risques liés à la dégradation physique, la contamination métallique et la santé publique. »

Du terrain au marché carbone : l’approche Tourba
L’initiative Tourba, filiale d’INNOVX, accompagne les agriculteurs via la formation et la fourniture de matériel pour l’adoption de pratiques durables. Tourba gère ensuite la certification carbone des bambous, de l’étude de préfaisabilité à l’émission des crédits, puis leur monétisation sur le marché volontaire ou réglementé. Présente au Maroc, Brésil, Nigéria et Éthiopie. « L’objectif est d’atteindre 6 millions d’hectares d’ici 2035 », a précisé Elmostafa Elhabib, Country Manager chez Tourba.
Almoutmir : vers des cultures plus résilientes et durables
L’initiative Almoutmir, intégrée à l’écosystème UM6P depuis 2021, vise à rapprocher recherche scientifique et pratiques agricoles pour renforcer la sécurité alimentaire et lutter contre le changement climatique.
Le programme inclut 167 400 analyses de sols gratuites sur 560 000 hectares, la promotion de pratiques régénératives comme la rotation des cultures et l’agroforesterie, ainsi que le semis direct sur 32 700 hectares, augmentant les rendements de 30 % et favorisant la séquestration du carbone. L’accompagnement des agriculteurs se fait via des plateformes de démonstration et l’application AGR, tandis que le transfert technologique s’appuie sur la formation, les écoles aux champs, les médias et l’encyclopédie Agripédia, renforcé par des communautés de pratique entre experts et agriculteurs.
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