Alexandre Anh Tài Huynh, Représentant de la FAO au Maroc

La sécheresse structurelle que connaît le Royaume n’est pas une crise passagère, c’est une nouvelle réalité à laquelle il faut s’adapter en profondeur.  

Notre intervention s’inscrit dans la continuité du Discours du Trône 2025 : « Il n’y a pas de place pour un Maroc à deux vitesses. Notre action vise à ce que les fruits du développement profitent à tous les citoyens, sans distinction ni exclusion territoriale. »

Alors que le Maroc affronte une sécheresse devenue structurelle et une pression croissante sur ses systèmes alimentaires, la question de la résilience agricole s’impose comme un enjeu national. Dans ce contexte, la FAO renforce son accompagnement auprès des institutions marocaines afin de soutenir l’adaptation au stress hydrique, la transformation des chaînes de valeur et la modernisation des politiques publiques. Alexandre Anh Tài Huynh, Représentant de l’Organisation au Maroc depuis février 2025, revient sur les priorités de la FAO, les projets engagés dans le cadre de Génération Green et les leviers à la disposition du Royaume pour consolider sa sécurité alimentaire face aux chocs climatiques et économiques.

Le Maroc fait face à une sécheresse structurelle qui affecte profondément son agriculture. Comment la FAO accompagne-t-elle le Royaume dans l’adaptation au stress hydrique et la gestion durable des ressources en eau ?

La question de l’eau est au cœur de tous nos échanges avec les partenaires marocains. La sécheresse structurelle que connaît le Royaume n’est pas une crise passagère, c’est une nouvelle réalité à laquelle il faut s’adapter en profondeur. Notre accompagnement s’inscrit dans cette perspective de long terme.

Nous intervenons d’abord sur la gouvernance, parce que l’eau est une ressource qui traverse tous les secteurs. Nous contribuons à la feuille de route nationale de l’eau et nous facilitons le dialogue entre le département de l’Agriculture et celui de l’Eau. Ce dialogue institutionnel est essentiel pour développer des mécanismes de gestion intégrée et territoriale qui dépassent les logiques en silos.

Sur le terrain, nous menons des actions très concrètes. Nous réalisons des audits hydriques et mettons en place des systèmes de comptabilité de l’eau, car on ne peut bien gérer que ce que l’on mesure précisément. Nos projets sur la productivité de l’eau dans les régions de Berrechid et Souss-Massa illustrent cette approche pratique. Nous travaillons aussi sur des systèmes d’alerte précoce sur la sécheresse et sur l’analyse des vulnérabilités. L’assistance technique que nous apportons aux institutions nationales – le ministère de l’Agriculture, de la Pêche Maritime, du développement Rural, des Eaux et des Forêts (MAPMDREF) en ses différents départements, l’ONEE, les agences de bassin – s’inscrit dans cette démarche d’accompagnement au quotidien.

L’innovation est aussi un levier que nous activons fortement. Nous encourageons des initiatives basées sur le nexus Eau-Énergie-Alimentation dans les zones à stress hydrique. Nous promouvons le pilotage intelligent de l’irrigation, la télédétection et les outils d’aide à la décision. Nous intégrons pleinement l’eau dans notre approche de transformation des systèmes alimentaires : diversification des cultures, réduction des pertes alimentaires, amélioration de l’efficience globale. Nous explorons également la valorisation des eaux usées et des boues dans une logique d’économie circulaire, car il faut mobiliser toutes les ressources disponibles.

Les filières stratégiques – céréales, fruits et légumes, élevage – sont confrontées à des défis climatiques mais aussi à des opportunités de développement. Quels leviers la FAO recommande-t-elle pour améliorer durablement la productivité tout en préservant les ressources naturelles ?

La question est de savoir comment produire plus et mieux dans un contexte de contraintes croissantes. Notre réponse s’articule autour d’une approche intégrée qui combine plusieurs leviers.

L’agriculture intelligente face au climat constitue la colonne vertébrale de cette approche. Pour les céréales, nous encourageons fortement l’adoption du semis direct, qui améliore la fertilité des sols et réduit l’érosion tout en économisant l’eau. Nous promouvons les bonnes pratiques agroécologiques : diversification, rotations culturales et associations de cultures. Nous soutenons aussi les technologies à faible émission de carbone et le développement de variétés moins consommatrices en eau et plus résilientes aux maladies et à la sécheresse.

La gestion de l’eau et des sols est évidemment centrale. Nous insistons sur la comptabilité de l’eau et la gouvernance locale des ressources, parce qu’on ne peut pas gérer efficacement ce qu’on ne mesure pas. Les technologies d’irrigation de précision – goutte-à-goutte, pilotage numérique – permettent d’optimiser chaque mètre cube. La restauration et la conservation des sols, à travers l’agriculture de conservation et la fertilité organique, sont particulièrement importantes pour les céréales et les parcours.

Pour l’élevage, la modernisation doit aller de pair avec la durabilité. Nous recommandons des approches qui combinent amélioration génétique, alimentation raisonnée et santé animale. L’approche « One Health – Une Seule Santé » que nous promouvons intègre santé animale, végétale, humaine et environnementale, car ces dimensions sont intimement liées. La gestion durable des parcours et des ressources fourragères est aussi cruciale, surtout dans un contexte où la pression sur ces espaces s’intensifie.

L’important est d’adapter ces leviers aux contextes locaux. Ce qui fonctionne dans le Souss ne fonctionnera pas forcément de la même manière dans le Rif ou dans les oasis. C’est pourquoi nous privilégions les approches territorialisées, ancrées dans les réalités du terrain.

Le Maroc joue un rôle croissant dans la coopération Sud-Sud, notamment avec plusieurs pays d’Afrique subsaharienne. Comment la FAO perçoit-elle la contribution du Royaume dans le partage d’expertise agricole, de modèles d’irrigation et de bonnes pratiques ?

Le Maroc est devenu un acteur incontournable de la coopération Sud-Sud, et nous nous en réjouissons. Le Royaume a accumulé une expertise considérable dans des domaines qui intéressent beaucoup de pays africains confrontés à des défis similaires.

L’irrigation moderne est sans doute le domaine où l’expertise marocaine est la plus reconnue. Le goutte-à-goutte, la gestion intégrée de l’eau, la gouvernance hydrique : le Maroc a développé des modèles qui peuvent inspirer de nombreux pays en situation de stress hydrique. De même, l’agriculture de précision, la digitalisation et l’innovation technologique représentent des forces du Royaume qu’il peut partager avec profit.

La gestion de la sécheresse et l’adaptation climatique constituent un autre domaine où l’expérience marocaine est précieuse. Le Royaume est confronté depuis des décennies à ces défis et a développé des réponses pragmatiques qui peuvent bénéficier à d’autres pays africains. Les filières animales – élevage ovin et caprin, gestion des parcours, santé animale – représentent aussi un savoir-faire reconnu.

Je mentionnerais également la gestion des territoires fragiles : montagnes, oasis, zones arides. Le Maroc a su maintenir et valoriser ces espaces difficiles, préserver leur biodiversité, y fixer les populations. Cette expertise est directement transférable à de nombreux pays du Sahel ou d’Afrique de l’Est.

Notre rôle à la FAO, forts de notre implantation au Maroc, mais aussi dans tous les pays du continent africain et au-delà, est de faciliter ces échanges, de créer des opportunités de formation et de partenariat, de documenter les bonnes pratiques pour qu’elles puissent être adaptées ailleurs. Nous sommes convaincus que les solutions développées dans des contextes similaires sont souvent les plus pertinentes et les plus facilement appropriables.

Dans vos échanges avec les institutions et les acteurs du secteur, quels défis apparaissent comme prioritaires pour les prochaines années – gouvernance des filières, sécurité alimentaire, formation, adaptation climatique – et quelles réponses la FAO prépare-t-elle pour y faire face ?

Quatre défis prioritaires ressortent systématiquement de mes échanges avec les partenaires marocains.

La gouvernance intersectorielle arrive en tête. Le Maroc dispose d’excellentes stratégies sectorielles, mais faire travailler ensemble l’agriculture, la santé, l’environnement, le commerce, c’est un exercice complexe. C’est précisément l’objet du Comité National de Pilotage de la Transformation des Systèmes Alimentaires dont nous avons appuyé la mise en place : créer cette synergie indispensable, casser les silos, construire une vision actionnable commune. Nous travaillons aussi à l’identification de points focaux dans chaque institution pour fluidifier la coordination au quotidien.

L’adaptation climatique devient de plus en plus pressante. La sécheresse n’est plus une crise passagère, c’est une nouvelle donne structurelle. Les précipitations sont de plus en plus irrégulières, les températures évoluent, les calendriers agricoles traditionnels sont bousculés. Face à cela, nous développons une réponse intégrée : systèmes d’alerte précoce pour anticiper les chocs, agriculture climato-intelligente pour s’adapter, gestion optimisée de l’eau pour économiser chaque goutte, diversification des cultures et des revenus ruraux pour réduire la vulnérabilité.

Le renforcement des capacités et la formation constituent un autre chantier majeur. L’agriculture de demain ne ressemblera pas à celle d’hier. Elle requiert de nouvelles compétences : maîtrise des technologies digitales, gestion fine de l’eau, approches agroécologiques, entrepreneuriat rural. Nous développons des programmes de formation ciblés, en particulier pour les jeunes et les femmes qui représentent l’avenir du secteur. Notre travail avec le Pôle Digital Agriculture & Forêt ou encore avec l’Agence pour le Développement Agricole (ADA) s’inscrit dans cette logique de montée en compétences.

La sécurité alimentaire dans un contexte de volatilité des prix et de dépendance partielle aux importations reste un défi permanent. Notre approche combine plusieurs leviers : renforcer la production locale pour réduire la dépendance, réduire les pertes et gaspillages qui représentent un potentiel énorme, moderniser les chaînes de valeur pour gagner en efficience, soutenir les petits producteurs pour améliorer leur accès aux marchés et aux technologies, et offrir des aliments accessibles et de qualité aux consommateurs marocains. C’est un travail de longue haleine qui nécessite la mobilisation de tous les acteurs.

Depuis votre prise de fonctions en février 2025, quels projets prioritaires avez-vous déjà engagés ou souhaitez-vous accélérer au Maroc, et quels impacts attendez-vous à court et moyen terme pour les communautés agricoles ?

Ma priorité immédiate depuis mon arrivée a été d’appuyer l’opérationnalisation du Comité National de Pilotage de la Transformation des Systèmes Alimentaires, une approche où le Maroc est en pointe, avec un leadership fort du ministère de l’Agriculture. Ce n’est pas juste une structure de plus : c’est l’outil qui doit permettre de coordonner réellement les politiques publiques, de casser les silos, de créer une vision commune. À court terme, nous finalisons les feuilles de route sectorielles et nous lançons les premiers projets pilotes. À moyen terme, l’enjeu est une meilleure cohérence des politiques et une plus grande résilience face aux chocs.

Je porte aussi une attention particulière aux populations vulnérables, notamment dans les territoires fragiles. Les zones oasiennes, les montagnes, les zones touchées par le séisme d’Al Haouz : c’est là que les défis sont les plus importants et que notre action peut avoir le plus d’impact. Nous accélérons nos projets d’inclusion économique des jeunes et des femmes rurales, nos initiatives agroécologiques, nos programmes de développement territorial intégré. L’objectif à court terme est de créer des opportunités d’emploi et de revenus pour des milliers de familles. À moyen terme, nous visons à contribuer à la modération de l’exode rural, à la valorisation des nombreuses opportunités d’investissement dans ces belles régions, et au renforcement de la résilience des communautés.

Ces priorités s’inscrivent pleinement dans la vision exprimée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI dans Son discours du Trône 2025 qui a appelé à une nouvelle génération de programmes de développement territorial intégré. Comme l’a souligné le Souverain, « il n’y a pas de place pour un Maroc à deux vitesses ». Les quatre axes prioritaires définis par Sa Majesté – l’emploi à travers la valorisation des économies régionales, les services sociaux de base, la gestion proactive des ressources hydriques, et la réduction des inégalités spatiales – trouvent leur traduction concrète dans nos interventions sur le terrain. Notre accompagnement de la FAO vise précisément à ce que les fruits du développement profitent à tous les citoyens, sans distinction ni exclusion territoriale.

La gestion durable de l’eau est un autre chantier que je souhaite accélérer. C’est l’enjeu absolument crucial pour le Maroc. Nous intensifions nos projets d’audit hydrique, de comptabilité de l’eau, de technologies d’irrigation efficiente. Nous renforçons la gouvernance de l’eau au niveau territorial, parce que c’est à cette échelle que les arbitrages se font et que les solutions doivent être trouvées. À court terme, nous visons une meilleure connaissance des ressources et des usages. À moyen terme, l’objectif est d’améliorer significativement l’efficience de l’eau dans l’agriculture et de sécuriser les systèmes de production dans les zones les plus vulnérables.

L’innovation et la digitalisation représentent un levier que je souhaite vraiment activer. Le Pôle Digital Agriculture & Forêt doit devenir un véritable hub régional d’innovation. Nous développons des plateformes digitales pour les petits agriculteurs, nous déployons des outils de télédétection et d’aide à la décision, nous soutenons l’incubation de start-ups agricoles. L’impact attendu est une modernisation accélérée des pratiques, un meilleur accès à l’information et aux marchés pour les petits producteurs, une anticipation plus efficace des risques climatiques et phytosanitaires.

Je souhaite aussi renforcer le positionnement du Maroc dans la coopération Sud-Sud. Le Royaume dispose d’une expertise précieuse qui peut bénéficier à de nombreux pays africains. Nous facilitons les échanges, les formations, les partenariats triangulaires. Au-delà du rayonnement du Maroc, c’est un renforcement mutuel des capacités, du dynamisme économique, et des souverainetés alimentaires qui s’opère.

Dans tous ces domaines, mon approche privilégie les solutions ancrées dans les réalités du terrain, l’implication des communautés locales, la durabilité environnementale et sociale. C’est cette vision intégrée qui permettra, je l’espère, de transformer durablement les conditions de vie des communautés agricoles marocaines, tout en bénéficiant aux consommateurs marocains. 

Parcours :

Alexandre Anh Tài Huynh, nommé Représentant de la FAO au Maroc en février 2025, est titulaire d’un master en droit international (Aix-Marseille) et d’une licence en management (Université de Versailles-Saint-Quentin). Il débute sa carrière en 1993 dans la presse franco-vietnamienne, avant d’occuper des postes à Hachette Filipacchi et de co-diriger une entreprise à Hanoï. Entre 1999 et 2003, il est chargé de projets en France puis, en 2003, chef de mission de Solidarités Internationales au Burundi. Il rejoint l’ONU en 2005, d’abord à l’OCHA, puis à la FAO où il gravit les échelons : coordinateur adjoint au Burundi (2005), coordinateur des opérations d’urgence pour Madagascar et les îles de l’océan Indien (2009-2014), représentant intérim (2012-2013), puis représentant adjoint (2014-2016). Il dirige ensuite la Représentation de la FAO au Cambodge (2016-2021) et celle de Mauritanie (2021-2025), avant de prendre ses fonctions à Rabat pour renforcer l’appui de l’organisation aux politiques agricoles, à la sécurité alimentaire et au développement durable du Royaume.

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