Rachid Benali, Président de la COMADER

On ne peut pas parler d’une campagne sauvée, parce que l’agriculture dépend encore des pluies des mois à venir

L’agriculture marocaine est prise en étau entre des coûts en forte hausse et une pression permanente sur les prix

Quel premier bilan la COMADER dresse-t-elle, des pertes agricoles liées aux inondations ?

Pour le moment, il est encore impossible de donner un bilan précis. Lors des réunions, la COMADER a demandé le recensement des pertes, mais celui-ci n’est pas encore finalisé. Le ministère doit établir ses chiffres, les interprofessions doivent également transmettre leurs données, et les associations professionnelles présentes sur le terrain sont encore en train de collecter les informations.

Le principal problème aujourd’hui, c’est l’accès aux zones sinistrées. Dans certaines localités, les routes sont toujours coupées. Cela rend impossible un recensement exact, car les équipes ne peuvent pas accéder aux exploitations. On ne peut donc pas encore savoir précisément ce qui est réellement perdu et ce qui peut être récupéré.

Deux phénomènes majeurs se posent déjà. D’abord, la question des vergers restés sous l’eau : certains pourront être sauvés grâce à des soins rapides, mais d’autres risquent d’être définitivement perdus. Ensuite, il y a les dégâts importants sur les infrastructures agricoles, notamment les réseaux d’assainissement et d’irrigation. Ces installations sont essentielles et leur remise en état n’est pas facile, surtout dans des périmètres agricoles très importants pour l’économie nationale.

Peut-on réellement parler d’une campagne agricole “sauvée” après les pluies ?

Non, on ne peut pas parler d’une campagne sauvée. Toutes les filières ont bénéficié des précipitations, qu’il s’agisse des cultures végétales, de l’élevage, des nappes phréatiques, des barrages ou des sols. Les pluies ont été généralisées sur l’ensemble du territoire et ont apporté un soulagement important après plusieurs années de sécheresse.

Mais une campagne agricole ne peut jamais être considérée comme sauvée à ce stade. L’agriculture dépend encore des conditions climatiques à venir. Par exemple, l’olivier a besoin d’eau pendant encore huit mois, jusqu’au mois d’octobre. Pour les céréales, les pluies actuelles permettent d’avoir de la paille, mais pour produire du grain, il faut impérativement des précipitations en mars et en avril. Pour l’élevage, il faut encore des pluies pour assurer la continuité des pâturages et du couvert végétal.

Il faut aussi rappeler que près de 90 % des surfaces agricoles marocaines sont en bour. L’année dernière, dans les grandes zones de production, il n’y a pratiquement pas eu une goutte de pluie entre juin et novembre. Cela montre que la situation reste fragile malgré l’amélioration actuelle.

Quelles filières ont le plus bénéficié des précipitations et lesquelles restent fragiles ?

Toutes les filières ont bénéficié des précipitations. Il n’existe aucune filière qui n’en ait pas profité. Les cultures végétales, l’élevage, les ressources hydriques, les nappes, les barrages, les sols, tout le système agricole a bénéficié des pluies.

Cependant, certaines filières restent fragiles parce qu’elles dépendent encore des pluies à venir. Les céréales, par exemple, ont encore besoin d’eau au printemps pour assurer la formation du grain. L’élevage dépend de la continuité du couvert végétal. L’arboriculture nécessite des apports hydriques réguliers pour garantir les rendements.

Quelles sont les filières fortes de l’agriculture marocaine ?

Les fruits rouges constituent aujourd’hui une filière en pleine expansion. Elle génère plus d’un milliard de dollars de recettes annuelles en devises et fait travailler des centaines de milliers de personnes. Il s’agit d’une filière qui n’existait pratiquement pas il y a quinze ans et qui a connu une montée en puissance exceptionnelle.

Le maraîchage d’export et les agrumes sont également des filières majeures. Elles apportent des recettes importantes, créent beaucoup d’emplois et génèrent une forte valeur ajoutée.

Par ailleurs, il existe des filières dites classiques qui font vivre une grande partie de la population rurale. Trois filières structurent cette agriculture sociale : les céréales, l’élevage et l’olivier. Ce dernier couvre environ 1,2 million d’hectares et constitue une source de revenus pour près de 400 000 familles. L’élevage reste la filière la plus importante en termes d’impact social.

Quelle part de la production agricole est transformée ?

Elle reste très faible. On estime qu’elle tourne entre 10 % et 15 % maximum. La transformation concerne surtout le conditionnement et l’emballage des fruits et légumes. La transformation industrielle à forte valeur ajoutée, comme la production de jus ou de conserves, reste très limitée. Cela s’explique principalement par le manque d’investisseurs, de financement et d’attractivité économique du secteur agroalimentaire. Les investisseurs préfèrent généralement des industries jugées plus rentables.

Quel impact cette production record a-t-elle eu sur les prix ?

La forte production a entraîné une chute importante des prix. L’huile d’olive, qui se vendait en moyenne autour de 100 dirhams le litre l’année précédente, se négocie aujourd’hui entre 40 et 50 dirhams, soit une moyenne d’environ 45 dirhams.

Pour les agriculteurs, la situation est encore plus difficile. Le prix des olives à la production est tombé entre 3 et 6 dirhams le kilo, alors qu’il se situait entre 14 et 16 dirhams l’année précédente.

Quels sont les principaux freins structurels de la filière oléicole ?

La mécanisation constitue un frein majeur. De nombreux vergers anciens ne sont pas adaptés aux machines, et les équipements agricoles sont coûteux. De plus, la TVA de 20 % sur les machines n’est pas récupérable pour les agriculteurs, ce qui augmente fortement les coûts d’investissement.

Le manque de capacités de stockage constitue également un problème important. De nombreux producteurs sont obligés de vendre rapidement faute d’infrastructures ou de moyens financiers pour conserver leurs stocks, ce qui accentue la baisse des prix.

Quelles actions sont nécessaires pour soutenir la filière oléicole ?

La COMADER plaide pour la mise en place d’aides au stockage afin de permettre aux producteurs de conserver leurs stocks et d’éviter les ventes précipitées. Elle demande également des subventions à l’export pour écouler les excédents et réduire la pression sur les prix. La lutte contre l’informel constitue aussi une priorité, notamment l’application des lois interdisant les ventes d’huile en vrac, qui pénalisent les producteurs structurés.

Quelles mesures structurelles sont nécessaires pour renforcer la résilience du secteur ?

D’abord, il faut clarifier une chose : on entend souvent dire que l’agriculture marocaine est très subventionnée, mais ce n’est pas vrai. Elle est subventionnée surtout pour l’installation, principalement pour le matériel d’irrigation. Pour le reste, les aides restent très limitées.

Aujourd’hui, il faut subventionner réellement la production agricole. L’agriculture doit être considérée comme un secteur stratégique, au même titre que la sécurité ou la santé. Comme on subventionne la sécurité des citoyens ou le système de santé, il faut aussi subventionner la sécurité alimentaire.

Dans le monde entier, l’agriculture est subventionnée. Si nous ne le faisons pas, nous allons avoir un sérieux problème. Avec l’augmentation des charges : la main-d’œuvre, les intrants, l’énergie, l’agriculture marocaine risque de sortir du marché. Et si elle sort du marché, nous serons obligés d’importer davantage.

Je prends un exemple très concret : celui du sucre. Si nous ne soutenons pas suffisamment l’agriculteur marocain, l’État devra maintenir les prix bas pour les consommateurs en subventionnant l’importation. Dans ce cas, ce sont les producteurs étrangers qui profitent de la subvention. Ce sera l’agriculteur brésilien ou thaïlandais qui bénéficiera indirectement de l’aide marocaine. Donc il vaut mieux subventionner la production locale que subventionner indirectement des produits importés.

On le voit déjà avec certaines filières. Par exemple, nous avons eu des importations importantes de dattes et d’huile d’olive. Nous avons réussi à limiter ces importations, mais le mal était déjà fait : les prix se sont effondrés sur le marché national, et les agriculteurs ont perdu énormément.

Quand les prix chutent à cause des importations, il devient très difficile de remonter ensuite. L’agriculteur encaisse les pertes, et il est très compliqué de rétablir l’équilibre du marché.

Aujourd’hui, l’agriculture marocaine est prise en étau : les coûts augmentent fortement, alors que la pression pour maintenir des prix bas pour les consommateurs reste permanente. Cette pression vient notamment des réseaux sociaux et du débat public, qui se focalisent presque exclusivement sur les prix pour le consommateur.

Si cette situation continue, les agriculteurs ne pourront plus suivre. Et dans ce cas, nous serons obligés d’importer davantage. Importer des céréales ou du sucre reste possible, mais importer des produits comme la pomme de terre ou la carotte serait beaucoup plus difficile, car les prix locaux au Maroc sont très bas et peu attractif à l’international.

Suite aux récentes intempéries ayant touché plusieurs bassins agricoles, notamment dans le Gharb et le Loukkos, quel rôle la COMADER entend-elle jouer dans l’accompagnement des agriculteurs sinistrés ?

Nous tenons tout d’abord à remercier vivement Sa Majesté le Roi Mohammed VI  que Dieu l’assiste pour Ses Hautes Instructions  et sa vision éclairée en faveur des zones sinistrées.

La COMADER est pleinement mobilisée aux côtés des pouvoirs publics et reste disponible, en coordination avec ses interprofessions membres, pour contribuer ensemble  à l’identification et à la consolidation des besoins prioritaires des filières agricoles et des agriculteurs concernés.

Nous assumerons pleinement notre rôle de porte-voix des agriculteurs, y compris ceux d’autres régions ayant subi des dégâts, notamment au niveau des cultures maraîchères et d’autres filières impactées, afin qu’ils puissent eux aussi bénéficier des dispositifs d’appui. Dans ce cadre, nous mènerons un plaidoyer auprès du gouvernement pour garantir une prise en compte équitable de l’ensemble des agriculteurs et des territoires touchés.

Nous réaffirmons enfin notre engagement constant en faveur de la préservation des systèmes de production agricole, du renforcement de la résilience du secteur et de la durabilité des chaînes de valeur agricoles.

Parcours :

Rachid Benali est diplômé de l’ESIAE Paris, où il a obtenu un master en 1987. Exploitant agricole, il totalise plus de 30 ans d’expérience dans le secteur agricole ainsi qu’au sein des organisations professionnelles. Engagé de longue date dans la représentation des agriculteurs, il a occupé plusieurs responsabilités dans les instances professionnelles, avant d’être élu en 2023 à la présidence de la Confédération marocaine de l’agriculture et du développement rural (COMADER). Cette organisation faîtière fédère les interprofessions agricoles du Royaume et assure la représentation des intérêts du secteur auprès des pouvoirs publics. Parallèlement, il préside l’interprofession oléicole INTERPROLIVE depuis 2014 et siège également comme membre conseiller au Conseil de la concurrence, consolidant ainsi un parcours marqué par un engagement constant en faveur de la structuration et du développement de l’agriculture nationale.

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