Après plusieurs campagnes marquées par la sécheresse et une forte dépendance aux importations, la filière céréalière marocaine entend renouer avec une dynamique de production et de collecte à grande échelle. Réunis à Casablanca le 15 mai, à l’initiative de l’ONICL (Office national interprofessionnel des céréales et des légumineuses) et de la FNCL (Fédération nationale des négociants en céréales et légumineuses), les principaux opérateurs du secteur ont donné le coup d’envoi de la campagne de commercialisation de la récolte 2026 dans un climat de confiance inédit depuis plusieurs années.
L’enjeu est de taille. Les prévisions tablent sur une récolte nationale avoisinant les 90 millions de quintaux, tandis que les professionnels ambitionnent de collecter entre 15 et 20 millions de quintaux de blé tendre, un volume rarement atteint au cours de la dernière décennie.
Au-delà de la performance agricole, cette campagne cristallise désormais des enjeux beaucoup plus larges liés à la souveraineté alimentaire du Royaume. Dans un environnement international marqué par la volatilité des marchés, les tensions géopolitiques, les perturbations logistiques et la flambée durable des cours mondiaux du blé, les opérateurs marocains cherchent à renforcer les capacités nationales de collecte et de stockage afin de réduire l’exposition du pays aux aléas extérieurs..
Le retour des pluies change les perspectives du marché national
Pour Bilal Hajouji, Directeur Général de l’ONICL, la campagne 2026 marque une rupture avec les précédentes saisons agricoles.
« Cette saison arrive dans des conditions climatiques particulièrement favorables après plusieurs années de sécheresse. Les premières informations qui nous parviennent des régions où les récoltes ont commencé sont encourageantes aussi bien en matière de rendement qu’en matière de qualité », a-t-il déclaré.
Le directeur général de l’ONICL estime que les conditions climatiques enregistrées cette année, ont profondément modifié les perspectives de la filière céréalière marocaine, après plusieurs campagnes marquées par la faiblesse des rendements et la forte dépendance aux importations.
Selon les premiers retours du terrain, plusieurs régions céréalières enregistrent déjà des niveaux de productivité élevés, avec des rendements pouvant dépasser 40 quintaux à l’hectare dans certaines zones favorables.
Bilal Hajouji a également insisté sur la portée stratégique de l’accord-cadre conclu entre les départements ministériels concernés, les organisations professionnelles et le Crédit Agricole du Maroc afin d’assurer le financement de la campagne et d’encadrer les opérations de collecte et de commercialisation.
« L’objectif est de réussir la collecte de 15 à 20 millions de quintaux. C’est un objectif stratégique pour le pays et pour la valorisation de la production nationale », a-t-il affirmé.
Au-delà des volumes attendus, les opérateurs considèrent que cette campagne pourrait permettre de reconstruire progressivement un marché national fragilisé par plusieurs années de sécheresse.
Un dispositif renforcé pour encourager la collecte nationale
L’ONICL a détaillé un ensemble de mesures destinées à soutenir la commercialisation du blé tendre national et à renforcer les capacités de stockage du pays.
Le prix référentiel cible du blé tendre national a ainsi été maintenu à 280 dirhams par quintal livré à la minoterie industrielle.
La période de collecte bénéficiant des aides a été fixée du 1er juin au 31 juillet 2026, avec possibilité d’ajustement en fonction du rythme de commercialisation.
Le système prévoit également une prime de magasinage de 2,5 dirhams par quintal et par quinzaine jusqu’à fin décembre 2026, ainsi qu’une prime de stockage longue durée de 3 dirhams par quintal et par quinzaine jusqu’à janvier 2027.
L’objectif affiché est d’accélérer la constitution d’un stock stratégique national afin de limiter l’exposition du Maroc aux tensions observées sur les marchés internationaux depuis plusieurs années.
Les quantités concernées par cette prime de stockage sont plafonnées à 8 millions de quintaux entre août et septembre 2026, 6 millions de quintaux entre octobre et novembre, puis 4 millions de quintaux entre décembre 2026 et janvier 2027.
Les quantités bénéficiant des aides devront être livrées exclusivement aux minoteries industrielles avant le 31 mai 2027.
La minoterie veut réduire la dépendance aux importations
Pour les industriels du secteur, cette campagne représente une occasion de renforcer la place du blé national dans les approvisionnements des minoteries marocaines.
Président de la Fédération Nationale de la Minoterie (FNM) et vice-président de la FENAGRI, M. Moulay Abdelkader Alaoui considère que la campagne 2026 peut devenir un levier économique majeur pour l’ensemble de la filière. « Toutes les dispositions ont été prises pour réussir cette campagne de collecte. Aujourd’hui, il faut être aux côtés des agriculteurs, collecter les céréales partout où elles se trouvent et réussir cette saison dans l’intérêt du pays », a-t-il déclaré.
Ce responsable de la minoterie nationale estime que l’enjeu dépasse largement le seul cadre agricole. Selon lui, une collecte de 15 à 20 millions de quintaux permettrait de réduire sensiblement les besoins d’importation et de préserver les réserves nationales en devises.
« Collecter entre 15 et 20 millions de quintaux permettra de constituer un stock stratégique national mais aussi de réduire les importations et d’économiser des devises », a-t-il expliqué.
Moulay Abdelkader Alaoui souligne également que les minoteries marocaines sont désormais en mesure d’intégrer davantage de blé local dans leurs mélanges industriels grâce à l’amélioration progressive de la qualité de la production nationale.
« Nous sommes prêts à consommer davantage de blé marocain et à participer à la constitution d’un véritable stock stratégique national », a-t-il insisté.
Pour les professionnels du secteur, la constitution de stocks stratégiques apparaît désormais comme une nécessité économique autant qu’un impératif de sécurité alimentaire.
Les capacités de stockage redeviennent un enjeu central
Derrière l’optimisme affiché, plusieurs opérateurs ont toutefois alerté sur la fragilité persistante des capacités nationales de stockage et de collecte.
Après six années de sécheresse, de nombreux collecteurs et organismes stockeurs ont vu leurs capacités financières s’éroder progressivement sous l’effet de la baisse des volumes commercialisés et du ralentissement de l’activité.
Président de la FNCL, Omar Yacoubi estime que la réussite de cette campagne passera nécessairement par un renforcement des infrastructures logistiques.
« Cette rencontre avait pour objectif de présenter les mesures d’accompagnement, les mécanismes de stockage et les moyens de faire réussir cette saison dans un climat de concertation entre les différents opérateurs », a-t-il expliqué.
M. Yacoubi considère que le Maroc doit désormais accélérer les investissements dans les silos et les infrastructures de conservation afin d’accompagner les ambitions affichées par la filière.
« Beaucoup d’opérateurs ont été fragilisés par les dernières années de sécheresse. Aujourd’hui, il faut relancer l’investissement dans les silos et dans les capacités de stockage », a-t-il affirmé.
Selon lui, la prime de stockage constitue une avancée importante mais reste insuffisante pour couvrir totalement les risques supportés par les organismes stockeurs, particulièrement dans un contexte de forte volatilité des prix internationaux.
« Le stockage reste une activité exposée aux fluctuations des prix du marché. Les opérateurs prennent un risque important lorsqu’ils immobilisent des stocks pendant plusieurs mois », a-t-il souligné.
Les professionnels rappellent également que les perturbations logistiques internationales observées ces dernières années ont mis en évidence la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement mondiales et renforcé la nécessité pour le Maroc de disposer de réserves stratégiques plus importantes.
Fès-Meknès concentre plus de 62 % des volumes collectés
Les données présentées par l’ONICL montrent par ailleurs que la collecte céréalière reste fortement concentrée dans quelques grandes régions agricoles.
En 2025, la région de Fès-Meknès représentait à elle seule 62,5 % des volumes collectés, devant Rabat-Salé-Kénitra avec 14,3 %, Casablanca-Settat avec 11 % et l’Oriental avec 8,5 %.
Les statistiques révèlent également une forte concentration temporelle des opérations de collecte. Plus de 80 % des volumes sont commercialisés entre juin et juillet, période considérée comme décisive pour l’ensemble du dispositif national.
Le taux de collecte, c’est-à-dire la part de la récolte nationale commercialisée via les circuits organisés, demeure néanmoins inférieur aux niveaux observés avant les années de sécheresse. Après avoir atteint 23 % en 2020 puis 31 % en 2021, il est retombé autour de 7 % en 2025 sous l’effet de la succession des faibles récoltes.
La volatilité du marché mondial pousse le Maroc à sécuriser ses stocks
Cette campagne intervient enfin dans un environnement international toujours marqué par de fortes tensions sur le marché du blé.
Les projections présentées par l’ONICL font état d’un recul attendu de 2,8 % de la production mondiale de blé tendre et d’une baisse de 2,2 % des échanges internationaux.
Les prix mondiaux restent élevés, avec un blé américain estimé à 312 dirhams par quintal, contre 280 dirhams pour le blé français, 268 dirhams pour le blé allemand et 258 dirhams pour le blé argentin.
Dans ce contexte, les opérateurs marocains considèrent que la campagne 2026 dépasse désormais le simple enjeu agricole. Pour la filière céréalière, il s’agit désormais de transformer une bonne récolte en instrument durable de souveraineté alimentaire, de stabilité des approvisionnements et de résilience économique face aux chocs extérieurs.
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