Rédigé par : Mohamed NAFIDE, Membre du comité d’organisation du symposium
Du 10 au 15 mai 2026, le Maroc a accueilli au Complexe Horticole d’Agadir pour la toute première fois, le 12èmeSymposium International sur les Mouches des Fruits d’Importance Économique (ISFFEI), réunissant plus de 300 participants venus de 28 pays. Pour seulement la deuxième fois en 44 ans d’histoire de ce symposium mondial, l’événement s’est tenu sur le sol africain, consacrant le Royaume comme acteur incontournable de la recherche phytosanitaire internationale.

44 ans de science : une première au Maroc
Depuis la première édition à Athènes en 1982, l’ISFFEI réunit tous les quatre ans ce que le monde compte de plus pointu en entomologie, biotechnologie et protection des plantes. Sa vocation : partager les avancées scientifiques, confronter les expériences de terrain et faire progresser les stratégies de lutte contre les mouches tephritidées.
En 44 ans d’existence, le symposium n’avait connu qu’une seule édition africaine : Stellenbosch en Afrique du Sud en 2002. Agadir 2026 marque une première où le Maroc accueille ce rendez-vous mondial — une distinction qui illustre la place désormais reconnue du Royaume dans l’écosystème scientifique international.
Un enjeu vital pour l’arboriculture fruitière
Les mouches des fruits (en particulier Ceratitis capitata) représentent l’une des menaces phytosanitaires les plus sérieuses pour l’arboriculture mondiale. Plus de 300 espèces végétales hôtes, présentes sur 5 continents, subissent ses ravages. Agrumes, raisin de table, pêches, abricots, grenades, figues et pommes : aucune filière n’est épargnée.
À l’échelle mondiale, les pertes agricoles directement imputables aux mouches des fruits sont estimées à plus de 2 milliards USD par an, entre destructions de récoltes, coûts de traitement et pertes à l’export liées aux refus phytosanitaires.
La TIS : du principe biologique à la référence marocaine
Une révolution biologique
Au cœur de cet événement, la Technique de l’Insecte Stérile (TIS) a occupé une place centrale. Son principe : élever en masse des mâles stérilisés par irradiation et les lâcher dans les vergers, où ils s’accouplent avec les femelles sauvages sans produire de descendance. La population du ravageur s’effondre naturellement, sans résidus chimiques, sans impact sur les insectes pollinisateurs.
C’est cette approche que l’AIEA a mise en lumière lors de la cérémonie d’ouverture. Dans son intervention vidéo, Mme Najat Mokhtar, Directrice Générale Adjointe de l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique, a salué le rôle pionnier du Maroc dans le déploiement de ce programme à grande échelle, positionnant le Royaume comme une référence mondiale en lutte biologique contre Ceratitis capitata. « Le Maroc est aujourd’hui une référence mondiale en lutte biologique contre Ceratitis capitata », a affirmé Mme Mokhtar.
Cette reconnaissance internationale honore l’ensemble de la filière agrumicole marocaine — Maroc Citrus, ses producteurs, ses agronomes, ses chercheurs et ses institutions (ONSSA) — et confirme la pertinence d’une stratégie nationale qui fait de la durabilité phytosanitaire un levier de compétitivité à l’export.

Un modèle national exemplaire
Le Maroc a engagé depuis 2016 un programme national TIS contre la mouche méditerranéenne des agrumes, piloté par Maroc Citrus et l‘ONSSA, avec l’appui technique de l’AIEA. Ce programme déploie chaque semaine des millions de mâles stérilisés dans des zones de production du Souss-Massa, réduisant les populations de Ceratitis capitata et les traitements chimiques associés.
C’est ce modèle, reconnu par l’AIEA lors de la cérémonie d’ouverture, qui positionne le Maroc comme référence planétaire, une distinction qui rejaillit sur l’ensemble du secteur agricole national.
Au cœur de l’usine biologique : visite technique du 13 mai
Temps fort de la semaine scientifique, une visite technique a été organisée le mercredi 13 mai à l’unité de production des mâles stériles de Ceratitis capitata, avec la participation des experts venus de l’ensemble des pays représentés au symposium. Cette immersion sur le terrain a permis à la communauté internationale de découvrir, à échelle réelle, l’outil industriel qui sous-tend la stratégie phytosanitaire marocaine.

Ce n’est pas qu’un laboratoire : c’est une véritable usine biologique à l’échelle industrielle, dédiée à la production des mâles stériles de la Cératite— la mouche méditerranéenne des fruits. Cette installation constitue un élément essentiel de l’infrastructure agricole du Royaume. Observer la logistique nécessaire pour faire passer la TIS d’un modèle théorique à plusieurs millions de mouches produites chaque semaine rappelle l’effort massif qui se cache derrière une gestion durable des ravageurs.
Trois enseignements majeurs se sont dégagés de cette visite :
• Échelle opérationnelle — La précision requise pour maintenir la santé de la colonie tout en maximisant la production de mâles stériles constitue un défi de premier plan, à la croisée de l’ingénierie de procédés et des sciences biologiques.
• Impact économique — Cette unité représente une ligne de défense de l’industrie marocaine d’exportation d’agrumes et de fruits, dont la valeur se mesure en plusieurs milliards de dollars sur les marchés internationaux.
• Durabilité en pratique — La TIS demeure aujourd’hui l’un des moyens les plus viables pour réduire les applications de pesticides à large spectre, tout en respectant les normes phytosanitaires internationales les plus strictes.

Les échanges techniques entre experts mondiaux, conduits directement sur le site de production, ont mis en lumière une vérité universelle dans notre domaine : la biologie est complexe, mais c’est dans l’exécution à cette échelle que réside le véritable défi. Cette visite a ainsi cristallisé l’esprit même du symposium ; confronter la science aux réalités industrielles et faire dialoguer la recherche avec le terrain.
Une semaine, 10 sessions, une science vivante
Dix sessions scientifiques ont structuré la semaine, couvrant l’ensemble du spectre de la recherche : biologie et écologie des ravageurs, génétique et biotechnologie moléculaire, chimioécologie et attractants, contrôle biologique par parasitoïdes, déploiement de la TIS à grande échelle, gestion intégrée area-wide, et enjeux socio-économiques des programmes d’action. Chaque session a donné lieu à des échanges scientifiques d’une richesse remarquable, illustrant la vitalité d’une communauté mondiale de tephritidologistes engagée pour des solutions durables.
Agrumes et arboriculture : l’enjeu export
Le Maroc produit annuellement plus de 2 millions de tonnes d’agrumes et figure parmi les premiers exportateurs mondiaux de petits fruits. Le raisin de table, la grenade, l’abricot, la pêche et la pomme complètent un secteur arboricole dont la compétitivité internationale repose sur la maîtrise stricte des risques phytosanitaires. Pour toutes ces filières, un seul lot contaminé peut entraîner son refus à la frontière européenne ou américaine — rendant la lutte contre les mouches des fruits une question de survie économique.
Pour le Maroc, producteur et exportateur majeur d’agrumes, l’enjeu est doublement stratégique : protéger la production nationale d’une part, et garantir la conformité phytosanitaire aux exigences strictes des marchés européens et américains d’autre part.
Un écosystème institutionnel mobilisé
Placé sous l’égide du Ministère de l’Agriculture, de la Pêche Maritime, du Développement Rural et des Eaux et Forêts, organisé par le Complexe Horticole d’Agadir en partenariat avec le Centre conjoint FAO/AIEA, le 12ème ISFFEI a réuni toutes les conditions d’un événement international de premier rang. La présence du Ministre de l’Agriculture lors de la cérémonie d’ouverture a confirmé l’importance stratégique accordée par l’État à la recherche phytosanitaire, dans le cadre de la stratégie Génération Verte 2020-2030.

Chiffres clés
| 300+ | participants internationaux |
| 28 | pays représentés |
| 10 | sessions scientifiques |
| 44 ans | d’histoire du symposium |
| 1ère fois | au Maroc |
| 2ème fois | en Afrique en 44 ans |
| >2 Mds $ | pertes mondiales / an |
| Izmir 2030 | 13ème ISFFEI |
Izmir 2030 : le flambeau passe en Turquie
La cérémonie de clôture a livré l’annonce très attendue : le 13ème ISFFEI se tiendra à Izmir, en Turquie, en 2030. Un choix symboliquement fort, alors que la Turquie était représentée à Agadir par une contribution scientifique remarquée sur son programme national TIS. Le flambeau est ainsi passé du Maroc à la Turquie — deux pays méditerranéens engagés sur la même frontière scientifique.
Cette 12ème édition a également été marquée par la forte mobilisation des partenaires scientifiques et organisationnels ayant contribué à son succès. L’engagement de M. Rui Pereira, Président de l’International Fruit Fly Steering Committee (IFFSC), de M. Ahmed Mazih, Président du Comité Local d’Organisation (LOC), ainsi que celui des membres des comités scientifique et d’organisation, a largement contribué à la réussite scientifique et organisationnelle de ce rendez-vous international majeur.
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