Décarbonation : pourquoi l’industrie agroalimentaire marocaine n’a plus le choix

Parler carbone dans l’agroalimentaire n’est plus une affaire d’environnement. C’est désormais une question de compétitivité, d’accès aux marchés et de souveraineté industrielle. Réunis le 29 juin au Sofitel Rabat Jardin des Roses à l’occasion du Morocco Food Industry Decarbonation Forum, les industriels, pouvoirs publics, experts et institutions financières ont posé les premiers jalons d’une feuille de route destinée à accompagner la décarbonation d’un secteur qui pèse aujourd’hui près de 191 milliards de dirhams, emploie 206 000 personnes et exporte vers 153 pays.

Organisé par la FENAGRI sous l’égide du ministère de l’Industrie et du Commerce et du ministère de la Transition énergétique et du Développement durable, le forum marque une étape importante pour une filière confrontée à la fois aux exigences climatiques, aux enjeux de compétitivité et aux nouvelles réglementations internationales.

Une compétitivité qui se joue désormais sur le carbone

En ouverture des travaux, Abdelmounim El Eulj, président de la FENAGRI, a rappelé que la décarbonation ne constitue plus une simple question environnementale.

« La transition bas carbone est devenue un enjeu de compétitivité, d’accès aux marchés et de pérennité des entreprises », a-t-il souligné, appelant à une mobilisation collective de l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur.

Même constat du côté du ministre de l’Industrie et du Commerce, Ryad Mezzour, qui a rappelé que le Maroc s’est engagé depuis plusieurs décennies dans une stratégie énergétique ambitieuse.

Pour le ministre, la décarbonation constitue aujourd’hui « un choix de raison », permettant à la fois de renforcer la souveraineté énergétique du Royaume et d’améliorer la compétitivité des entreprises.

Il a également insisté sur la nécessité d’anticiper les évolutions réglementaires internationales, notamment les nouvelles exigences environnementales des marchés d’exportation.

Une filière confrontée à de nouveaux défis

Le panel d’ouverture, consacré aux ambitions collectives de la décarbonation des industries alimentaires, a réuni Ryad Mezzour, ministre de l’Industrie et du Commerce, Bouzekri Razi, secrétaire général du Département du Développement durable, Mohamed Bachiri, vice-président général de la CGEM, Abdelmounim El Eulj, président de la FENAGRI, ainsi que Naoufel Jellal, président de la Commission Développement durable de la FENAGRI.

Mohamed Bachiri a notamment distingué trois catégories d’entreprises : celles déjà engagées sous la pression des marchés internationaux, celles conscientes des enjeux mais encore en phase de structuration, et celles qui n’ont pas encore intégré la question carbone dans leur stratégie.

Il a souligné plusieurs obstacles : perception du sujet, financement, compétences techniques, contraintes organisationnelles et accès aux données. « L’enjeu est désormais de transformer ces contraintes en opportunités », a-t-il indiqué.

https://youtu.be/R3Ro9EVzx-s?si=304QN5p-fTJHZd0d

Trois filières génèrent près des deux tiers des émissions de l’industrie alimentaire 

Présentés par Léo Génin, associé Sustainability chez BearingPoint, les résultats de la feuille de route de décarbonation des industries alimentaires marocaines mettent en évidence le poids économique du secteur, mais aussi l’ampleur des efforts à engager.

L’industrie agroalimentaire représente aujourd’hui 191 milliards de dirhams de chiffre d’affaires, contribue à 24 % des exportations industrielles et génère plus de 206 000 emplois, soit près de 21 % des emplois industriels du pays.

L’étude, qui couvre l’ensemble des filières alimentaires marocaines, estime les émissions du secteur à 28 Mt CO₂e en 2024, dont 4 Mt CO₂e d’émissions directes liées aux activités industrielles.

« L’objectif est de disposer d’une vision globale des émissions afin d’identifier les leviers d’action prioritaires », a indiqué Léo Génin.

L’analyse montre que l’amont agricole concentre à lui seul 75 % des émissions, loin devant l’énergie et le froid (14 %), les déchets et la fin de vie des produits (5 %) ou encore les emballages (3 %).

Trois filières représentent à elles seules près de 65 % des émissions du secteur : les viandes rouges avec 8,1 Mt CO₂e, l’aviculture avec 5,4 Mt CO₂e et l’industrie laitière avec 4,7 Mt CO₂e.

L’étude souligne également le poids des consommations énergétiques. Plus de la moitié des émissions liées à l’énergie proviennent des industries sucrière, laitière et avicole, en raison de procédés fortement énergivores et du recours au froid industriel. « Les leviers existent déjà sur le plan technique », a souligné Léo Génin.

Les projections à l’horizon 2040 montrent enfin qu’en l’absence de nouvelles mesures, les émissions des industries alimentaires pourraient progresser de 51 %, passant de 28,1 Mt CO₂e en 2024 à 42,5 Mt CO₂e en 2040. Deux autres scénarios, fondés sur l’activation de leviers industriels et sur l’alignement avec les engagements climatiques du Maroc, ont également été présentés lors du forum.

Des entreprises distinguées pour leurs engagements

Le forum a également été marqué par la première édition des Prix de la décarbonation des industries alimentaires, destinés à valoriser les initiatives déjà engagées par les entreprises du secteur.

Les lauréats sont :

  • Cosumar, Prix de la réduction des émissions des gaz à effet de serre ;
  • Lesieur Cristal, Prix de la performance énergétique ;
  • Centrale Danone, Prix de la décarbonation des processus industriels ;
  • Fromageries Bel Maroc, Prix de la gestion durable de l’eau ;
  • ECCBC Maroc, Prix de l’économie circulaire.
  • Une Distinction spéciale du jury a également été attribuée à Ara Rose.

De la feuille de route à l’action : le financement et l’accompagnement au cœur des débats

Après la présentation de la feuille de route sectorielle, les échanges se sont poursuivis autour d’une question centrale : comment transformer les ambitions de décarbonation en projets concrets au sein des entreprises ?

Consacré aux conditions de mise en œuvre de la transition bas carbone, le deuxième panel a réuni des représentants de Maroc PME, de la KfW, de la BERD, d’Attijariwafa bank et du Cluster ENR.

Les discussions ont porté sur les mécanismes de financement, la gouvernance, l’accompagnement des entreprises et les outils susceptibles d’accélérer le passage à l’action.

Intervenant au nom du Cluster ENR, Houda Bouchara a souligné que si les entreprises sont désormais largement conscientes des enjeux de décarbonation, beaucoup restent confrontées à une difficulté majeure : savoir par où commencer.

« Les entreprises connaissent les bénéfices de la décarbonation et les possibilités de réduction des coûts, mais lorsqu’elles sont sur le terrain, de nombreuses questions se posent : est-ce adapté à mon activité ? Quels investissements faut-il réaliser ? Quels partenaires mobiliser ? », a-t-elle expliqué.

Créé pour accompagner les acteurs économiques dans leur transition énergétique, le Cluster ENR joue un rôle de facilitateur entre les industriels, les développeurs, les bureaux d’études, les établissements financiers et les investisseurs.

Avec près de 300 membres, le cluster intervient notamment dans la mise en relation des acteurs, le partage d’expertise, le développement de projets pilotes et le renforcement des compétences.

La responsable a également insisté sur la nécessité de créer un climat de confiance pour encourager les industriels à franchir le pas.

« Les entreprises veulent avancer, mais elles ont parfois besoin d’être rassurées, accompagnées et orientées vers les bons partenaires », a-t-elle indiqué.

Les intervenants ont également souligné qu’aucune entreprise ne pourra réussir seule sa transition bas carbone.

La mobilisation des acteurs publics, des institutions financières, des organismes d’accompagnement et des structures techniques apparaît désormais comme une condition essentielle de réussite.

Plusieurs initiatives ont ainsi été présentées, notamment des programmes d’accompagnement destinés aux PME, des projets pilotes de décarbonation industrielle ainsi que des actions de formation visant à développer les compétences nécessaires à la transition.

Les enjeux liés aux ressources humaines ont d’ailleurs occupé une place importante dans les débats. La montée en compétence des entreprises, des techniciens et des managers apparaît comme un levier indispensable pour accélérer la transformation du secteur.

Le financement, un levier décisif

Les représentants des institutions financières ont rappelé que la réussite de la feuille de route nécessitera des mécanismes de financement adaptés aux réalités des entreprises.

L’accès aux financements verts, la mobilisation des partenaires internationaux et le développement de nouveaux outils financiers figurent parmi les principaux leviers identifiés.

Les échanges ont également mis en évidence la nécessité de renforcer la coordination entre les différents acteurs afin de proposer des solutions cohérentes, accessibles et adaptées aux besoins des entreprises.

Au terme de ce deuxième panel, un message s’est imposé : la réussite de la décarbonation dépendra autant des technologies que de la capacité des acteurs à travailler ensemble, à partager les risques et à accompagner les entreprises dans leur passage à l’action.

Si la feuille de route sectorielle a permis d’identifier les leviers techniques de décarbonation, le deuxième panel a rappelé qu’aucune transition ne pourra être menée à grande échelle sans accompagnement et sans financement adapté.

Réunissant des représentants de Maroc PME, de la KfW, de la BERD, d’Attijariwafa bank et du Cluster ENR, les échanges ont porté sur les conditions concrètes de mise en œuvre des projets.

Pour Houda Bouchara, directrice du développement du Cluster ENR, la principale difficulté rencontrée par les entreprises ne réside plus dans la prise de conscience, mais dans le passage à l’action.

« Beaucoup d’entreprises savent aujourd’hui qu’elles doivent décarboner, mais elles ne savent pas nécessairement par où commencer », a-t-elle expliqué.

Selon elle, les industriels se posent souvent les mêmes questions : quels investissements engager, quelles technologies choisir, quels partenaires mobiliser et quels bénéfices attendre ?

Le rôle du Cluster ENR consiste justement à faciliter cette transition en mettant en relation les entreprises avec l’ensemble des acteurs de l’écosystème : développeurs, bureaux d’études, industriels, établissements financiers, investisseurs et experts techniques.

Avec près de 300 membres, le cluster intervient également dans la formation, la structuration de projets et le développement de projets pilotes.

Les intervenants ont également souligné qu’une des principales difficultés réside dans la transformation d’une ambition environnementale en un projet économiquement viable.

Un projet de décarbonation doit en effet démontrer sa capacité à générer des gains économiques, à réduire les coûts énergétiques et à assurer un retour sur investissement.

Or, de nombreuses entreprises rencontrent encore des difficultés à mesurer précisément leurs économies d’énergie, leurs émissions évitées ou leurs performances environnementales.

Sans données fiables et traçables, il devient difficile pour les établissements financiers d’évaluer la rentabilité des projets et d’accompagner les investissements sur le long terme.

Des mécanismes de financement déjà disponibles

D’autres part, les institutions financières présentes ont rappelé que plusieurs programmes sont déjà opérationnels au Maroc.

La KfW et ses partenaires ont notamment soutenu différents mécanismes de financement vert destinés aux entreprises marocaines.

Parmi eux figurent plusieurs programmes dédiés à l’efficacité énergétique, à la transition énergétique et à la décarbonation des entreprises.

Ces dispositifs combinent généralement :

  • des financements bancaires ;
  • une assistance technique ;
  • un accompagnement des entreprises ;
  • des outils d’évaluation des performances environnementales.

Les établissements financiers travaillent également avec les banques partenaires afin de mieux intégrer les critères environnementaux dans l’analyse des projets et l’évaluation des risques.

Une gouvernance à construire

Au-delà du financement, les intervenants ont insisté sur la nécessité de mettre en place une gouvernance adaptée.

La coordination entre les acteurs publics, les institutions financières, les structures d’accompagnement et les entreprises apparaît comme une condition essentielle pour réussir le passage à l’échelle.

L’accompagnement des PME a également été identifié comme une priorité.

Ces entreprises disposent souvent de moyens techniques et financiers limités, ce qui rend indispensable la mise en place de dispositifs d’appui spécifiques.

Au terme des échanges, un consensus s’est dégagé : la décarbonation ne constitue plus uniquement un enjeu environnemental.

Elle devient progressivement un enjeu de compétitivité, d’investissement et de transformation industrielle pour l’ensemble du secteur agroalimentaire marocain.

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