Le parc de serres au Maroc est proche de 30 000 ha, ce qui place le Maroc parmi les pays ayant les plus grandes superficies de serres à l’échelle mondiale.
Le responsable de demain ne doit pas seulement bien produire. Il doit comprendre toute la chaîne de valeur.
Des premières expérimentations de maraîchage sous serre aux exploitations hautement technicisées d’aujourd’hui, l’agriculture marocaine dédiée à l’exportation a connu en quelques décennies une transformation profonde. Portée par l’essor des cultures sous abri, l’amélioration continue des techniques de production et l’adaptation permanente aux exigences des marchés internationaux, la filière des fruits et légumes s’est progressivement imposée au Maroc comme l’un des piliers de l’approvisionnement de l’Europe en produits frais.
Acteur historique du développement marocain du maraîchage d’exportation, l’agronome Mohamed Zahidi a accompagné plusieurs décennies d’évolution du secteur, depuis l’introduction de nouvelles techniques de production jusqu’à l’essor des cultures sous serre. À ses côtés, Siham Zahidi, sa fille et Head of Business Development de Green Smile, prolonge aujourd’hui cet engagement en faveur de l’innovation, de la formation et du partage d’expertise au sein des filières agricoles.
Dans cet entretien croisé, ils reviennent sur les grandes transformations de l’agriculture marocaine, les innovations qui ont structuré la filière des primeurs et les perspectives d’évolution du secteur face aux défis climatiques, économiques et géopolitiques.
Pouvez-vous nous présenter votre parcours professionnel et le concept à la base de Green Smile ?
Je suis agronome de formation. J’ai d’abord enseigné dans un établissement de formation de techniciens agricoles à Berkane. Par la suite, j’ai dirigé une équipe de conseillers techniques au sein de la SASMA, société de droit privé mais entièrement subventionnée par la profession agrumicole et maraîchère grâce à un prélèvement sur le tonnage exporté en agrumes et primeurs. Durant les années 70 et jusqu’en 1986 c’était l’OCE (Office de commercialisation et d’exportation) qui assurait ce prélèvement et permettait à la société de fonctionner comme une société à but non lucratif.
La SASMA a rendu d’innombrables services à la profession agrumicole et maraîchère. C’est grâce à elle que le Maroc a pu introduire le maraîchage sous serre et bien d’autres techniques de production. Cet effort a permis à notre pays de sauvegarder le flux d’exportation des primeurs.
Après la privatisation du commerce extérieur fin 86, j’ai commencé une carrière de producteur exportateur de primeurs d’abord à Oualidia puis à Agadir. Pendant 20 ans j’ai produit et exporté une gamme très variée de produits maraîchers (tomate, poivron, melon, haricot vert, courgette, plantes aromatiques…).
Fin 2000 nous avons, ma fille Siham (qui m’a secondé sur l’exploitation) et moi, décidé de lancer la société GREEN SMILE avec pour activité : l’événementiel, le conseil technique et la formation. Notre atout de départ était notre expérience du terrain et une parfaite connaissance du milieu agricole du Souss Massa et des autres régions maraîchères du Maroc.
Green Smile a pu mener à bien des opérations de formation, d’introduction de nouvelles techniques et d’événements ayant maintenant une grande renommée tant au Maroc qu’à l’étranger. Le concept a évolué vers l’amélioration continue de la qualité de la prestation de manière à répondre aux besoins des entreprises et des professionnels.
Votre parcours s’inscrit dans l’histoire du développement de l’agriculture d’exportation au Maroc. Avec le recul, comment analysez-vous les grandes transformations qu’a connues l’agriculture marocaine au cours des dernières décennies ?
Les grandes transformations sont multiples. Pour n’en citer que quelques-unes :
1 – une progression fulgurante des abris serres. Le parc de serres au Maroc est proche de 30000 ha ce qui place le Maroc parmi les pays ayant les plus grandes superficies de serres à l’échelle mondiale.
2 – Le Maroc est devenu un grand pays d’exportation de fruits et légumes :
• 1er exportateur non-Européen de tomates sur l’U.E. Dans le commerce intra-européen de la tomate, le Maroc occupe le second rang juste derrière les Pays-Bas. C’est le plus important fournisseur de l’Europe en tomates durant la période de novembre à mai.
• 1er exportateur d’haricot-vert frais sur l’Europe.
• Exportateur important de pastèque, melon, courgettes, poivrons…
• Le Maroc est aussi un des plus grands exportateurs de fruits rouges sur le continent Européen.
Un tel succès est avant tout le résultat d’un savoir-faire exceptionnel de plusieurs générations de producteurs. Les producteurs de la nouvelle génération sont jeunes, disposent d’une très bonne formation technique et commerciale et sont ouverts à l’innovation et aux nouvelles technologies.
Un autre aspect hautement positif est sa résilience face à l’acharnement des lobbys agricoles de l’U.E. qui usent de tous leurs moyens pour tenter de freiner les exportations marocaines.
De même, les professionnels ont dû se battre en permanence contre le danger représenté par l’apparition de fléaux et maladies nouvelles en adoptant les méthodes de protection efficaces. Souvenons-nous des alertes graves causées par le TYLC, TUTA ABSOLUTA, et l’actuelle menace due au ToBRFV.
Votre famille a été pionnière dans l’exportation de tomates et dans l’introduction de nouvelles pratiques de production. Quelles innovations ont, selon vous, le plus contribué à structurer la filière maraîchère marocaine ?
Comme nous l’avons évoqué plus haut, le secteur exportateur de primeurs doit sa survie au dynamisme de 4 générations de professionnels et à l’encadrement de l’État par des mesures d’encouragement concrètes.
Parmi les principales innovations techniques, signalons les abris serres qui ont permis de produire en période hivernale, en décalage et en complémentarité avec la production européenne.
Au départ les serres étaient localisées dans la région de Casablanca-El Jadida-Safi et le parc serricole consistait en des tunnels hauts de 3 m et larges de 6 m. La tomate était conduite pour produire de novembre à mars et concernait 6 à 7 bouquets. Ce schéma de production aboutissait à des rendements de l’ordre de 60 à 70 tonnes / ha au maximum. C’était durant les années 80 et cette performance bien que modeste permettait néanmoins de générer un profit confortable compte tenu des charges limitées à l’époque.
À partir des années 90/2000, le parc d’abris serres s’est déplacé dans le Souss avec des abris type Almeria, qu’on appelle à tort canarienne, hautes de 6 m, ce qui permet de produire sur 20 à 25 bouquets grâce à la méthode de couchage des plants de tomate.
Cette production qui s’étale d’octobre à juin avec un rendement de 200 à 250 tonnes n’est possible qu’avec une conduite faisant intervenir l’irrigation au goutte à goutte, la pratique de la fertigation, l’utilisation de variétés à haute performance et la technique du greffage.
Ces techniques ont permis de porter les rendements à des niveaux jamais atteints par le passé. Ajoutons que beaucoup d’exploitations ont adopté la technique du hors-sol qui permet de se libérer des traitements du sol par des produits chimiques que les diverses certifications n’autorisent pas.
En aval, les stations de conditionnement ont évolué vers une configuration largement similaire aux standards européens.
En matière de logistique c’est le transport par camions frigorifiques qui prédomine bien que le transport en conteneurs frigorifiques par voie maritime se développe aussi. Dans tous les cas, le produit est acheminé sans rupture de la chaîne de froid.
Ainsi avec toutes ces innovations, l’export marocain des primeurs s’est imposé par sa qualité, sa régularité et par sa proximité géographique.
En matière d’organisation professionnelle, les unités de production en amont ont évolué vers une augmentation de la superficie moyenne et les fermes de petite taille, peu en mesure de soutenir des investissements lourds, se sont effacées. La grande taille des exploitations marocaines a permis plus de performances techniques et commerciales dans un contexte fortement concurrentiel.
L’agriculture marocaine fait aujourd’hui face à de nouveaux défis. Quelles sont, selon vous, les priorités stratégiques pour assurer la durabilité des filières maraîchères ?
Bien sûr, les défis sont nombreux mais le secteur des primeurs s’est toujours adapté aux contraintes qui, depuis plus de 70 ans, furent difficiles et nombreuses.
La contrainte climatique est très importante. Outre les caprices conjoncturels du climat comme la violente tempête de février de cette année, le secteur a fait face à une grave sécheresse qui a frappé le pays durant les 10 dernières années et particulièrement le Souss.
L’entrée en service de la station de dessalement de Tifnit a permis de sauver beaucoup d’exploitations en situation critique quant à leurs ressources hydriques. A notre avis, c’est le schéma qui devrait prévaloir à l’avenir afin de préserver les ressources hydriques non renouvelables et d’assurer le développement d’un secteur dynamique, pourvoyeur d’emplois et de devises.
Au niveau des exploitations, des progrès dans la digitalisation de l’irrigation et l’utilisation des techniques nouvelles d’économie d’eau faisant appel à l’intelligence artificielle, pourraient jouer un grand rôle dans ce sens.
Comment percevez-vous aujourd’hui le positionnement du Maroc sur les marchés internationaux des fruits et légumes ?
Le Maroc se positionne comme un acteur incontournable dans l’exportation des fruits et légumes sur le continent européen. Il jouit d’une très bonne image de marque chez le consommateur final. Il peut développer d’autres opportunités sur d’autres gammes de légumes non encore exportés et pouvant se cultiver aussi bien au sud qu’au nord du pays.
Pensez-vous que la valorisation des produits agricoles a un avenir au Maroc ?
La valorisation des produits agricoles est absolument nécessaire pour beaucoup de produits. Mais là encore, il faudra prendre en compte les exigences des industriels et y adapter la production. Pour la tomate par exemple, la tomate destinée à l’exportation n’offre pas les caractéristiques pour l’industrie de la transformation. Il faudrait des variétés adaptées. C’est aussi le cas de la pomme de terre et d’autres légumes.
La transformation ne doit pas se faire à partir de ressources provenant d’écarts de triage ou de périodes de surproduction imprévisibles. Elle suppose une planification contractuelle de la ressource avec des partenaires ayant une vision à moyen et long terme.
Les tensions géopolitiques récentes peuvent-elles impacter les exportations agricoles marocaines ?
Les tensions géopolitiques actuelles peuvent avoir un impact important sur le prix de l’énergie et sur la disponibilité des engrais, ce qui risque d’alourdir des charges déjà élevées pour les producteurs. Cependant, cette situation pourrait également créer un avantage relatif face à certaines productions européennes. En effet, une grande partie de la production sous serre en Europe dépend du chauffage au gaz. La hausse du coût de l’énergie pourrait donc entraîner soit un renchérissement difficilement soutenable pour ces exploitations, soit une réduction significative de l’offre.
Par ailleurs, l’augmentation des frais de transport constitue un autre facteur de pression sur les coûts. Dans ce contexte, un repositionnement progressif vers le transport maritime pourrait représenter une alternative intéressante pour limiter l’impact de ces hausses.
Questions à Siham Zahidi – Head of Business Development, Green Smile
Quelle est aujourd’hui la vocation de la plateforme Green Smile ?
Aujourd’hui, la vocation de Green Smile est d’être une plateforme d’accompagnement, de connexion et d’accélération pour les filières agricoles à haute valeur ajoutée. Nous ne nous limitons pas qu’aux aspects techniques de la production. Nous travaillons aussi sur la montée en compétence des acteurs, la circulation de l’information, l’ouverture à l’international et la création de liens solides entre les différents maillons du secteur.
Cette approche répond à une réalité simple : les filières agricoles ont changé. Elles ont besoin de plus de technicité, de plus de réactivité, de plus d’accès au marché et de plus de coopération. Aujourd’hui, un agriculteur ou une entreprise ne peut plus avancer seul. Il faut comprendre les nouvelles exigences des marchés, intégrer l’innovation, former les équipes, sécuriser les partenariats et créer des espaces d’échange utiles. C’est précisément là que Green Smile apporte de la valeur.
Quelles compétences deviennent aujourd’hui stratégiques pour les exploitations agricoles et les entreprises agroalimentaires ?
Aujourd’hui, les compétences stratégiques sont d’abord les compétences techniques liées à la performance de la production : gestion du climat, irrigation, fertigation, protection des cultures, conduite en hors-sol, suivi sanitaire et maîtrise de la qualité.
Mais ce n’est plus suffisant. Il faut aussi renforcer les compétences en analyse de données, en pilotage technico-économique, en traçabilité, en respect des standards internationaux et en gestion durable des ressources, notamment l’eau et les intrants. Les responsables techniques doivent aussi savoir anticiper, comparer des solutions, prendre des décisions rapides et travailler avec des partenaires de différents pays.
Dans les entreprises agricoles, la capacité à relier technique, qualité, marché et rentabilité, devient essentielle. Le responsable de demain ne doit pas seulement bien produire. Il doit comprendre toute la chaîne de valeur.
Quel rôle jouent les événements internationaux organisés par Green Smile ?
Ces événements jouent un rôle très important. D’abord, ils permettent une diffusion rapide de l’innovation. En réunissant producteurs, experts, investisseurs, fournisseurs et décideurs, ils créent un espace où les idées, les solutions concrètes et les retours d’expérience circulent directement.
Ensuite, ils donnent de la visibilité au savoir-faire marocain. Le Maroc montre, à travers ces rencontres, sa capacité à organiser un dialogue agricole de haut niveau, à attirer des intervenants internationaux et à se positionner comme un pays de référence sur plusieurs filières stratégiques, notamment la tomate et les fruits rouges.
Enfin, ces plateformes renforcent le rôle du Maroc comme point de rencontre régional entre l’Afrique, l’Europe et le Moyen-Orient. Elles contribuent à faire du pays un hub d’échange, d’investissement et d’innovation agricole.
Dans quelle mesure, l’approche collaborative peut-elle accélérer la structuration des filières agricoles ?
Cette approche collaborative est essentielle, car aucune filière ne peut se structurer durablement sans coordination entre ses acteurs. Quand les producteurs, les chercheurs, les entreprises, les institutions et les partenaires internationaux travaillent ensemble, on crée de la synergie, on évite les erreurs et on diffuse plus vite les bonnes pratiques.
Cela permet aussi de mieux identifier les besoins réels du terrain, d’orienter la formation, d’adapter les solutions techniques et de créer des projets plus cohérents. La montée en gamme ne dépend pas seulement de la production. Elle dépend aussi de la qualité, de l’organisation, de la connaissance des marchés et de la capacité à innover de manière collective.
Pour le Maroc comme pour plusieurs pays africains, cette logique de collaboration peut accélérer la professionnalisation des filières et leur donner plus de compétitivité à l’échelle internationale.
On note l’absence de l’aval industriel dans vos interventions. Comment l’expliquez-vous ?
C’est un constat juste. Jusqu’à présent, Green Smile s’est surtout développée autour de l’amont agricole, là où il y avait un besoin très fort en structuration, en expertise technique, en formation et en mise en réseau. Notre priorité a été d’accompagner les producteurs, les responsables techniques et les filières de production.
Cela ne veut pas dire que l’aval industriel n’est pas important, bien au contraire. Il représente une étape stratégique pour la valorisation, la transformation, la qualité, l’accès au marché et la création de valeur. C’est d’ailleurs un axe que nous regardons avec beaucoup d’intérêt, car l’avenir des filières passe aussi par une meilleure connexion entre production, transformation et marché.
Je dirais donc qu’il ne s’agit pas d’une absence de vision, mais plutôt d’un développement progressif. Nous avons commencé par répondre à un besoin fort sur l’amont, avec l’objectif de construire à terme des passerelles plus solides avec l’aval.
Comment percevez-vous aujourd’hui l’évolution du rôle des femmes dans les filières agricoles ?
Le rôle des femmes évolue de manière très positive. Elles sont de plus en plus présentes, visibles et actives, non seulement dans l’exécution, mais aussi dans la gestion, l’entrepreneuriat, l’innovation, la qualité, la transformation et la prise de décision. On voit émerger une génération de femmes compétentes, engagées et porteuses de changement dans les filières agricoles.
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