La ville d’Agadir a accueilli le 21 mai 2025, la 6ème édition de la Morocco Tomato Conference, organisée par Green Smile. Dédié aux enjeux stratégiques de la filière tomate, l’événement a réuni producteurs, chercheurs, exportateurs, semenciers, experts internationaux et représentants du secteur agricole autour des profondes mutations que traverse aujourd’hui cette industrie clé de l’agriculture marocaine.
Au fil des interventions, un constat s’est imposé : la filière tomate marocaine entre dans une phase de transformation où la compétitivité ne dépend plus uniquement des volumes exportés, mais de la capacité du secteur à répondre simultanément aux évolutions des marchés, aux exigences réglementaires, aux contraintes climatiques et aux défis sanitaires et sociaux.
Le Maroc consolide sa place parmi les grandes puissances exportatrices
Ali Rougui, chef du département veille stratégique à Morocco Foodex, a présenté les principaux indicateurs qui confirment le repositionnement progressif du Royaume sur le commerce mondial de la tomate.
En 2025, les échanges mondiaux de tomates fraîches ont atteint 7,2 millions de tonnes pour une valeur estimée à 11,6 milliards de dollars. Dans cet environnement fortement concurrentiel, le Maroc s’est imposé comme le troisième exportateur mondial derrière le Mexique et les Pays-Bas.
La progression marocaine s’est accélérée au cours des dernières années. Les exportations sont passées de 856 millions de dollars en 2021 à 1,307 milliard de dollars en 2025, soit une hausse de plus de 450 millions de dollars en quatre ans. Avec une croissance annuelle moyenne de 11 % sur la période 2021-2025, le Maroc affiche désormais la dynamique la plus forte parmi les grands exportateurs mondiaux.
« Le Maroc adopte une stratégie de montée en gamme et de diversification des marchés », a souligné Ali Rougui, en mettant en avant le renforcement des positions marocaines sur plusieurs marchés européens stratégiques.
L’Europe demeure le principal moteur de cette croissance. Selon les données présentées par Morocco Foodex, 93 % des exportations marocaines de tomates sont destinées à l’Union européenne et au Royaume-Uni. En 2025, les exportations marocaines vers l’Union européenne ont atteint 1,4 milliard de dollars, représentant 23 % des importations européennes de tomates fraîches.
Le Royaume-Uni constitue lui aussi un marché devenu stratégique. Le Maroc y détient désormais 25 % des parts de marché en valeur, derrière les Pays-Bas et devant l’Espagne.
Cette progression intervient dans un contexte de recul progressif de la production européenne, confrontée à la hausse des coûts énergétiques, aux contraintes environnementales et aux difficultés climatiques.
« La dynamique actuelle est marquée par une reconfiguration de l’approvisionnement européen », a expliqué Ali Rougui.
Mais derrière cette dynamique, plusieurs fragilités persistent. La région du Souss-Massa concentre à elle seule 98 % des exportations marocaines de tomates, renforçant la vulnérabilité du secteur face au stress hydrique et aux aléas climatiques.
Au-delà de la compétition sur les volumes et les coûts, Ali Rougui estime que la concurrence mondiale se joue désormais sur de nouveaux critères : durabilité, empreinte carbone, résilience climatique et conformité environnementale.
Le consommateur européen change ses habitudes
Wilco Van Den Berg, manager data & digitalisation au Fresh Produce Centre, a dressé un état des lieux détaillé de l’évolution du marché européen de la tomate.
Selon lui, les habitudes de consommation ont profondément changé au cours des vingt dernières années. Le consommateur européen privilégie désormais des tomates plus petites, plus savoureuses et mieux adaptées aux nouveaux modes de consommation.
« Le consommateur européen recherche avant tout le goût. Le prix arrive seulement en troisième position », a-t-il affirmé.
L’expert néerlandais a notamment mis en avant la progression rapide des tomates snack et des segments premium dans plusieurs pays européens. Aux Pays-Bas, les tomates rondes classiques ont pratiquement disparu des rayons au profit de variétés cocktail, miniatures ou destinées à une consommation rapide.
Cette évolution s’accompagne également d’une montée en puissance des meal kits, des produits prêts à cuisiner et des attentes liées à la durabilité et à la qualité gustative.
Pour les producteurs marocains, le message est clair : la création de valeur devient désormais aussi importante que les volumes exportés.

Une dépendance européenne appelée à se maintenir
Ancien ambassadeur et négociateur agricole en chef de l’Union européenne, John Alistair Clarke a apporté une lecture géopolitique des relations agricoles entre le Maroc et l’Europe.
Selon lui, l’Union européenne restera durablement dépendante des approvisionnements marocains en fruits et légumes frais. « L’Europe continuera d’avoir besoin du Maroc comme fournisseur stable de fruits et légumes », a-t-il assuré.
Cette dépendance ne signifie toutefois pas un relâchement des exigences européennes. Bien au contraire. Le spécialiste anticipe un renforcement progressif des réglementations environnementales, des normes phytosanitaires et des exigences liées aux résidus de pesticides et à l’empreinte carbone.
John Clarke a également mis en garde contre la montée du protectionnisme agricole européen ainsi que contre l’intégration progressive de l’Ukraine dans l’espace agricole européen, un facteur susceptible d’intensifier la concurrence sur plusieurs productions.
Dans ce contexte, plusieurs intervenants ont estimé que la filière marocaine devait renforcer sa diplomatie commerciale, diversifier ses marchés et accélérer la modernisation de ses systèmes de production.
« Diversifier ou mourir »
La question de la diversification a occupé une place centrale dans les débats. L’expert international Peter Jens a résumé cette problématique par une formule qui a marqué les échanges : « Diversifier ou mourir. »
Selon lui, les producteurs supportent aujourd’hui l’essentiel des risques climatiques, sanitaires et commerciaux. Pour renforcer leur résilience, il estime nécessaire de développer des systèmes agricoles plus autonomes, davantage fondés sur les bio-intrants, les microorganismes et les nouvelles approches biologiques.
Cette diversification ne concerne pas uniquement les marchés, mais l’ensemble du modèle agricole et des chaînes de valeur.
Le modèle mexicain comme référence technologique
Le benchmark mexicain a constitué l’un des principaux axes de réflexion de cette édition.
Invité à la conférence, Jorge Flores Velázquez, spécialiste des systèmes de production sous serre au Colegio de Postgraduados, a présenté l’évolution du modèle mexicain de production de tomates.
Le chercheur a souligné les nombreuses similitudes climatiques entre certaines régions mexicaines et la région d’Agadir, notamment en matière de températures et de rayonnement solaire.
Aujourd’hui, le Mexique figure parmi les leaders mondiaux de la tomate sous serre grâce à des investissements importants dans les serres intelligentes, la gestion climatique, l’irrigation pilotée et les systèmes automatisés. « Le véritable enjeu est de trouver l’équilibre entre coûts de production et rendement », a expliqué Jorge Flores Velázquez.
Selon lui, le développement technologique du Mexique s’est construit progressivement, avec une montée en gamme continue des infrastructures et des outils de pilotage.
Le Maroc appelé à accélérer sa transition technologique
La présentation du modèle mexicain a suscité de nombreuses réactions parmi les producteurs marocains présents à Agadir.
Ahmed Chraibi, producteur sous serre dans le Souss, a rappelé qu’une délégation marocaine avait déjà visité plusieurs exploitations mexicaines afin d’étudier leur organisation et leurs performances. « Nous avons vu des exploitations capables d’atteindre 500 tonnes par hectare avec des structures proches des nôtres », a-t-il déclaré.
Pour lui, le Maroc dispose d’atouts climatiques majeurs, mais reste confronté à plusieurs freins, notamment l’incertitude commerciale et la difficulté d’investir massivement dans des technologies coûteuses sans visibilité durable sur les marchés. « Le plus grand obstacle, c’est la peur du changement », a-t-il estimé.
Le chercheur Hicham Fatmassi, spécialiste des systèmes agricoles en climat aride à INRA Avignon, considère néanmoins que les conditions naturelles marocaines demeurent particulièrement favorables à l’agriculture protégée. « Les conditions climatiques d’Agadir donnent au Maroc un avantage réel pour l’agriculture protégée », a-t-il affirmé.
Selon lui, l’enjeu consiste désormais à accélérer l’intégration technologique tout en adaptant les solutions aux réalités climatiques locales.
Le ToBRFV reste une menace majeure
La question sanitaire a également occupé une place importante dans les échanges, notamment autour du ToBRFV et des virus émergents qui fragilisent les cultures de tomate.
Les intervenants ont présenté plusieurs avancées scientifiques portant sur les diagnostics rapides, les nouvelles sources de résistance génétique, les biopesticides et les traitements hormonaux.
Mais tous ont insisté sur un point : il n’existe pas de solution miracle.
La performance repose avant tout sur la discipline opérationnelle, la rigueur des protocoles sanitaires et la qualité du management au sein des exploitations.
Une campagne marquée par les épisodes pluvieux
Les épisodes pluvieux inhabituels observés cette saison dans la région du Souss ont également nourri les discussions. Le consultant international Paolo Battistel, représentant de Ceres, a détaillé les conséquences directes de l’humidité excessive sur les cultures sous serre.
Botrytis, mildiou et maladies fongiques ont fortement progressé au cours de la campagne.
« Les premières heures après le lever du soleil sont les plus critiques pour les attaques fongiques », a-t-il expliqué.
Selon lui, « les producteurs doivent désormais investir davantage dans les systèmes de ventilation, les outils de surveillance climatique, les capteurs et les dispositifs d’alerte précoce.
Même les variétés résistantes ne suffisent plus sans une gestion globale du climat et de l’hygiène des exploitations, » a-t-il insisté.
Le facteur humain devient un enjeu stratégique
Les échanges ont également mis en évidence les tensions croissantes liées à la main-d’œuvre agricole.
Président de l’Association marocaine des directeurs des ressources humaines agricoles, Othman El Qacemi estime que la pénurie de travailleurs devient progressivement structurelle.
« Le Maroc entre dans une phase où l’offre de main-d’œuvre ne suit plus la demande économique », a-t-il alerté.
Urbanisation, ralentissement démographique, migration vers l’Europe et concurrence entre filières agricoles accentuent les tensions sur le marché du travail.
Les fruits rouges, particulièrement consommateurs de main-d’œuvre, contribuent également à renforcer la pression sur les exploitations de tomate.
Selon Abdessadek Boumdi, la tomate nécessite entre 80 et 100 journées de travail par hectare, contre jusqu’à 250 journées pour les fruits rouges.
Les intervenants ont également souligné le déficit d’image dont souffre encore le secteur agricole auprès des jeunes générations.
Pour Kamal Machaallah, directeur des ressources humaines chez MedaDour Maroc, l’agriculture moderne reste largement méconnue. « Beaucoup de jeunes ignorent aujourd’hui le niveau de technologie et d’organisation du secteur agricole moderne », a-t-il regretté.

Les professionnels de la tomate alertent sur les mutations du secteur
En marge des débats techniques et stratégiques organisés lors de la Morocco Tomato Conference, plusieurs responsables de la filière ont également alerté sur les profondes transformations qui redessinent aujourd’hui l’écosystème de la tomate marocaine. Mohammed Zahidi, chairman de Green Smile, a rappelé que cette sixième édition, qui a réuni près de 1 000 participants à Agadir, intervient dans un contexte marqué par la pression croissante des virus affectant les cultures, notamment le ToBRFV, mais aussi par les effets du changement climatique et les difficultés auxquelles sont confrontés les producteurs. Dans le prolongement de cette réflexion, Taquie-Dine Cherradi El Fadili, PDG de Lymouna Matysha Touty Berry, a insisté sur l’évolution rapide des marchés agricoles internationaux et sur la nécessité pour les opérateurs marocains de mieux s’appuyer sur les études de marché, les données statistiques et l’analyse des comportements de consommation afin d’adapter les stratégies entre marché local, marchés africains et export européen. Cette pression économique a également été soulignée par Zakaria Hanich, président de la FIFEL, qui a rappelé le rôle stratégique de la tomate dans l’économie agricole nationale tout en alertant sur la hausse continue des coûts de production et l’apparition de nouvelles maladies fragilisant les exploitations. Selon lui, le coût de production est passé d’environ 3 dirhams à près de 5 à 6 dirhams par kilo, avec des répercussions directes sur la compétitivité et sur les prix du marché local. Face à ces multiples défis, l’innovation variétale apparaît désormais comme un levier central d’adaptation. Nassir Halioua, représentant de YUKSEL SEEDS MAROC, a ainsi présenté plusieurs nouvelles variétés de tomates développées pour le marché marocain, notamment sur les segments des tomates cerises, mini plum et tomates rondes individuelles, dans une logique de diversification de l’offre et d’adaptation aux nouvelles attentes du marché.
Une feuille de route articulée autour de quatre piliers
Au terme des échanges, les débats ont permis de faire émerger une feuille de route structurée autour de quatre grands piliers : compétitivité, efficience, résilience et benchmark.
Les intervenants s’accordent sur plusieurs priorités : renforcer la montée en gamme qualitative, accélérer l’intégration technologique, améliorer l’organisation collective, investir dans le capital humain et poursuivre l’adaptation climatique des systèmes de production.
Un message s’est imposé tout au long de cette édition de la Morocco Tomato Conference : les avantages naturels du Maroc restent considérables, mais ils ne suffisent plus à eux seuls. Désormais, la pérennité de l’origine marocaine dépendra de sa capacité à conjuguer innovation, performance technique, rigueur sanitaire et intelligence commerciale.
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