La recherche halieutique constitue aujourd’hui un levier stratégique pour préserver les ressources marines et garantir la durabilité du secteur de la pêche au Maroc
La connaissance scientifique des écosystèmes marins est devenue indispensable pour concilier développement économique, sécurité alimentaire et protection de la biodiversité.
Face aux défis croissants qui pèsent sur les ressources marines, entre changements climatiques, surpêche et exigences accrues des marchés internationaux, le secteur halieutique marocain est appelé à repenser ses modèles de production et de gestion durable.
Dans cet entretien, M. Mohamed Najih, Directeur de l’Institut National de Recherche Halieutique (INRH), revient sur les principaux enjeux auxquels fait face le secteur, le rôle stratégique du nouveau laboratoire de référence, les efforts de préservation des stocks halieutiques ainsi que les projets de recherche et d’aquaculture menés par l’institut pour accompagner les professionnels et investisseurs.
Entre changement climatique incontrôlable et pression croissante sur les ressources, quelles marges de manœuvre reste-t-il aujourd’hui au secteur halieutique ?
Le principal défi reste la durabilité des ressources. Aujourd’hui, nous faisons face à plusieurs contraintes majeures, principalement le changement climatique et la surpêche. Ce sont deux facteurs extrêmement importants pour l’avenir du secteur.
La différence entre les deux, c’est que la surpêche peut être contrôlée à travers des mesures de régulation : limitation des captures, interdictions temporaires, déplacement des zones de pêche ou adaptation des efforts de pêche. Par contre, le changement climatique échappe à notre contrôle.
Face à cette réalité, la meilleure réponse possible consiste à développer des modèles de simulation, des outils de prévision et des mécanismes d’anticipation.
Face à ces pressions croissantes, comment la science aide-t-elle concrètement à éviter l’épuisement des ressources marines ?
Nous assurons le suivi de plusieurs stocks, essentiellement des stocks commerciaux. Il existe également une dimension économique et socio-économique très importante. Nous évaluons différentes typologies d’espèces : les maquereaux, les chinchards, les anchois, mais aussi d’autres ressources halieutiques stratégiques, telles que la sardine, le thon, le merlu, le poulpe, la seiche ou encore les crustacés. Nous analysons également leur répartition géographique, l’évolution des populations et les pressions économiques et socio-économiques associées.
En parallèle, nous transmettons au Secrétariat d’Etat chargé de la Pêche Maritime les données et recommandations scientifiques nécessaires pour encadrer les niveaux de capture et définir des seuils d’exploitation à ne pas dépasser. Au-delà de ces limites, les stocks halieutiques commencent à se fragiliser et peuvent être durablement menacés.
C’est précisément le rôle des évaluations scientifiques : permettre la fixation des quotas et garantir la durabilité des ressources. Nous suivons également les céphalopodes, notamment le poulpe et le calmar. Pratiquement toutes les espèces ayant un impact direct sur l’économie sont concernées par ce travail de suivi.
Au-delà des quotas et du suivi des stocks, la préservation des ressources passe aussi par la protection des écosystèmes. Quels sont aujourd’hui les principaux enjeux des aires marines protégées ?
Les aires marines protégées sont des zones délimitées où des mesures spécifiques sont mises en place afin de protéger la biodiversité marine tout en assurant la durabilité des activités humaines, notamment de la pêche. Leur réussite repose sur trois facteurs essentiels : le facteur écologique, le facteur social et le facteur économique. Aujourd’hui, la question de la résilience face au changement climatique joue également un rôle central dans la gestion de ces espaces.
Les bénéfices des réserves marines sont bien connus : augmentation de la taille et de l’abondance des espèces, mais aussi « effet de débordement », c’est-à-dire la migration des espèces vers les zones voisines. Toutefois, le terme « protégé » recouvre plusieurs réalités. Certaines aires marines sont intégralement protégées, sans aucune activité humaine, tandis que d’autres autorisent des usages réglementés.
Les réserves intégrales ont pour objectif de laisser la nature fonctionner librement, et les résultats observés sont souvent très positifs. Plusieurs études montrent d’ailleurs que protéger 30 % des océans permettrait de restaurer une grande partie de la biodiversité marine. Actuellement, environ 17 000 aires marines protégées existent dans le monde. La couverture mondiale approche les 10 %, mais les zones intégralement protégées ne représentent seulement qu’environ 3,2 %.
La gouvernance constitue également un enjeu majeur. Elle implique différentes parties prenantes : autorités, scientifiques, pêcheurs et communautés locales, et reste parfois un sujet de débat. Les résultats varient d’une aire marines protégée à une autre selon la nature des enjeux, l’intensité des activités humaines, ainsi que les moyens humains et financiers disponibles.
La réussite de ces espaces dépend aussi de l’adhésion des professionnels. Comment concilier préservation des écosystèmes, activité économique et implication des pêcheurs ?
C’est justement tout le défi des aires marines protégées. Le travail des scientifiques consiste d’abord à identifier précisément le problème : il peut concerner une espèce, un habitat ou un écosystème entier. Une fois cette problématique identifiée, nous analysons l’ensemble du contexte.
Nous constatons généralement qu’une activité économique dépend directement de ces ressources. Il n’est donc pas possible d’interdire brutalement cette activité. La réussite repose sur trois dimensions fondamentales : l’équilibre écologique, l’acceptabilité sociale et la viabilité économique.
C’est pourquoi nous impliquons directement les pêcheurs dans la réflexion et dans la prise de décision. Nous leur expliquons que ces ressources constituent leur source de revenus et que leur dégradation mettrait en péril leur avenir ainsi que celui des générations futures.
Lorsqu’une interdiction totale est appliquée, un écosystème peut parfois être restauré en deux ou trois ans. En revanche, lorsque certaines activités de pêche sont maintenues, la restauration peut nécessiter cinq, huit voire dix ans.
L’implication des pêcheurs reste donc indispensable pour assurer la réussite des aires marines protégées.
Cette implication des pêcheurs ouvre-t-elle aujourd’hui la voie à de nouveaux modèles de coopération entre scientifiques et professionnels ?
Nous avons effectivement mis en place plusieurs mécanismes de coopération, dont celui que nous appelons aujourd’hui la “pêche sentinelle”.
Le principe est simple : les pêcheurs deviennent eux-mêmes des relais d’observation scientifique. Lorsqu’ils constatent un phénomène inhabituel ou la présence de juvéniles, ils prennent des photos et les transmettent directement à l’INRH. Cela crée une synergie étroite entre les pêcheurs et les scientifiques.
Parallèlement, nous travaillons aussi à travers notre centre de valorisation des produits de la mer, et nous restons à l’écoute des industriels et des professionnels lorsqu’ils rencontrent des difficultés techniques dans leurs chaînes de production ou lorsqu’ils souhaitent améliorer certaines caractéristiques de leurs produits, notamment les teneurs en protéines.
Nous développons également de nouveaux produits. Nous pouvons citer l’exemple d’une pâte à base de poulpe. Nous concevons ce type de produit au niveau du centre de recherche avant de le proposer aux industriels pour une éventuelle production à grande échelle. C’est cela, aujourd’hui, la véritable synergie entre la recherche scientifique et les professionnels du secteur.
Cette logique d’accompagnement dépasse désormais la seule recherche halieutique. En quoi le nouveau laboratoire de référence du Souss-Massa change-t-il concrètement l’appui apporté aux professionnels ?
Ce laboratoire est avant tout un laboratoire de contrôle qualité et un laboratoire de référence. Même s’il est implanté dans la région du Souss-Massa, sa portée est nationale.
Sa mission est d’accompagner les professionnels aussi bien dans l’autocontrôle que dans les démarches d’exportation. C’est un laboratoire accrédité. Lorsqu’un industriel souhaite exporter un produit, il nous soumet des échantillons. Nous réalisons alors différentes analyses avant de délivrer un certificat attestant de leur conformité.
Mais son rôle ne se limite pas au contrôle, le laboratoire intervient également dans la recherche et le développement. Lorsqu’un industriel développe un nouveau produit, celui-ci doit être évalué selon les attentes des consommateurs ciblés.
Le laboratoire est organisé en plusieurs blocs spécialisés. Nous disposons notamment de dégustateurs et d’experts capables d’évaluer le goût, la texture, la consistance et différentes caractéristiques organoleptiques des produits. Ces retours permettent ensuite aux industriels d’améliorer leurs productions.
Nous réalisons également des analyses très poussées. Lorsqu’un produit affiche, par exemple, un certain taux de protéines ou de lipides, nous pouvons aller jusqu’à analyser les acides aminés. L’INRH joue donc un véritable rôle d’accompagnement et de soutien technique auprès des professionnels du secteur.
À l’heure où la qualité conditionne l’accès aux marchés internationaux, comment l’INRH accompagne-t-il les industriels dans cette montée en exigences ?
Lorsqu’un certificat est délivré à un industriel, cela signifie qu’il y a déjà un niveau de qualité validé. À l’inverse, si nos analyses montrent qu’un produit n’est pas conforme ou que sa qualité est insuffisante, alors il ne peut pas être commercialisé.
Notre rôle est donc d’aider les industriels à atteindre les standards exigés par les marchés internationaux, tout en garantissant la conformité et la qualité des produits sur le plan national.
Au-delà du contrôle qualité, quels sont aujourd’hui les grands projets stratégiques portés par l’INRH pour préparer l’avenir du secteur ?
L’INRH porte actuellement plusieurs projets d’envergure, l’aquaculture étant au cœur de nos priorités. Face à la fragilité de certaines espèces aujourd’hui menacées, nous concentrons nos efforts sur le développement de productions artificielles couvrant les différentes phases de croissance. Ce chantier est essentiel pour assurer la pérennité et la durabilité de nos ressources halieutiques.
Notre objectif est également d’accompagner activement les investisseurs et les professionnels. Nous nous attachons à démontrer la viabilité de ces productions en mettant à leur disposition notre expertise scientifique, ainsi que les méthodologies et techniques nécessaires pour garantir des conditions d’exploitation optimales.En tant que chercheurs, notre rôle est de mettre en place précisément cette démarche scientifique et de montrer concrètement aux professionnels comment procéder.
Nous travaillons aussi sur l’élevage de poissons en pleine mer, dans des espaces adaptés et éloignés des zones habitées.
Concrètement, nous accompagnons les investisseurs sur toutes les étapes : les méthodes de production, les différentes phases de croissance, la profondeur à respecter, l’alimentation des poissons ainsi que les techniques permettant d’obtenir une croissance optimale.
Lorsque toutes les conditions sont réunies, certains poissons peuvent atteindre une taille commercialisable en environ six mois.
L’INRH est donc pleinement mobilisé pour accompagner le développement d’une production à la fois rentable et durable.
La recherche appliquée intervient également dans la gestion des conflits entre activité humaine et biodiversité. Comment gérez-vous ces tensions ?
Nous avons obtenu plusieurs résultats intéressants, notamment dans la conchyliculture et dans la pêche sentinelle, où une véritable synergie s’est créée entre chercheurs et professionnels.
Mais l’un des exemples les plus marquants concerne aujourd’hui les interactions entre les pêcheurs méditerranéens, notamment ceux pratiquant la pêche à la senne, et les dauphins.
Le dauphin est un animal extrêmement intelligent. Avec la raréfaction du poisson, il attend souvent que les pêcheurs encerclent les bancs avant d’intervenir. Il déchire alors les filets pour récupérer les poissons capturés.
Cette situation crée naturellement des tensions entre les pêcheurs et les dauphins. Notre rôle consiste donc à aider les pêcheurs tout en protégeant cette espèce marine. L’objectif est de permettre une coexistence équilibrée.
Nous avons ainsi expérimenté des dispositifs acoustiques placés dans l’eau afin d’éloigner les dauphins des filets.
Le dauphin fonctionne par écholocation, c’est-à-dire qu’il émet des ondes qui lui reviennent ensuite pour se repérer. Certains dispositifs perturbent cette approche et limitent les interactions avec les filets.
Les résultats ne sont pas encore totalement satisfaisants, mais les recherches se poursuivent, notamment autour de filets plus résistants et mieux adaptés à cette problématique.
Vous défendez l’idée indispensable d’un rapprochement entre science et terrain. Sur quels indicateurs jugez-vous la réussite de ce rapprochement ?
Il est aujourd’hui essentiel de renforcer davantage les liens entre les professionnels et les instituts de recherche. Et de notre côté, nous devons également nous rapprocher davantage des acteurs du secteur afin de leur apporter des solutions concrètes.
L’INRH est un établissement public entièrement au service de la profession.
Certes, nous menons aussi des travaux de recherche fondamentale, mais notre mission principale reste la recherche appliquée, c’est-à-dire une recherche capable d’aider directement les professionnels dans leurs problématiques quotidiennes.
Nous sommes à leur écoute. Lorsqu’ils rencontrent des difficultés particulières, nous sommes là pour les accompagner et proposer des solutions adaptées.
Nous devons avancer ensemble, dans une logique permanente de proximité, de collaboration et de confiance entre la recherche scientifique et les professionnels du secteur halieutique.
Parcours :
Ingénieur halieute de formation, Mohamed Najih est directeur général de Institut National de Recherche Halieutique depuis mars 2025.
Diplômé de l’Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II (1988-1991), il obtient en 2017 un doctorat en management et ingénierie de la production intégrée, option halieutique.
Il débute sa carrière en 1992 au sein de l’ORMVA du Tadla avant de rejoindre l’INRH en 1993 comme chef de projet sur un programme Marocco-japonais consacré au thon rouge à M’diq-Tétouan.
Son parcours au sein de l’INRH le conduit ensuite à occuper plusieurs postes de direction :
• Directeur adjoint à Laâyoune (1994-1996)
• Directeur régional à Laâyoune (1996-2003)
• Directeur régional à Nador (2003-2013)
• Directeur régional à Agadir (2013-2017)
Spécialiste des ressources halieutiques et des écosystèmes marins, il a représenté le Maroc auprès de plusieurs organisations internationales, notamment la FAO et la CGPM.
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