Filière céréalière marocaine : Défis et mesures stratégiques

Dans un contexte de sécheresses répétées et de tensions sur les marchés internationaux, le renforcement et la valorisation de la production nationale s’imposent comme un enjeu stratégique pour la souveraineté alimentaire, nécessitant une réflexion collective sur les leviers d’amélioration du secteur.

A cet effet, la Confédération Marocaine de l’Agriculture et de Développement Rural (COMADER) a organisé le jeudi 2 avril 2026 à Salé, une conférence nationale consacrée à la filière céréalière sous le thème « Filière céréalière au Maroc : quels leviers pour renforcer la production nationale et contribuer à la souveraineté alimentaire ? ». L’évènement a réuni l’ensemble des acteurs publics, institutionnels, professionnels et chercheurs, afin d’échanger sur les perspectives d’évolution de cette filière stratégique et sur les mesures susceptibles de renforcer sa compétitivité, sa résilience et sa contribution à la souveraineté alimentaire nationale..

La demande en céréales au Maroc est structurellement rigide, en croissance continue et difficilement substituable. Elle concerne à la fois la consommation humaine (60-65 %) et animale (30-40 %), avec une consommation stable annuelle par personne d’environ 200 kg depuis plusieurs décennies. Cette demande, socialement sensible et en augmentation avec la population, pose des défis importants pour les politiques de réforme et de régulation. « Selon les projections de l’Organisation mondiale de l’alimentation et des analystes marocains, la consommation mondiale devrait augmenter de 20 à 30 %, et au Maroc, la demande projetée serait de 120 millions de quintaux. La question est de savoir si nous avons la capacité de produire cette quantité à l’horizon 2040-2050.», a souligné Redouane Arrach, Secrétaire Général du Département de l’Agriculture.

Entre politiques publiques et pression croissante de la demande

La filière céréalière a toujours occupé une place importante dans les politiques publiques, avec une impulsion majeure donnée par le Plan Maroc Vert, puis renforcée par la stratégie Génération Green. Selon M. El Bouari, Ministre de l’Agriculture, de la Pêche maritime, du Développement rural et des Eaux et Forêts, plusieurs actions centrées sur la durabilité, la productivité, la qualité et la valorisation des productions, ont été déployées, notamment « le développement de la recherche, des semences améliorées, du semis direct, de l’irrigation complémentaire, ainsi que le renforcement du stockage et de l’organisation de la commercialisation. »

Dans cette dynamique,le ministère de l’Agriculture a fixé, à travers le plan Génération Green 2020-2030, des objectifs structurants à l’horizon  2030. Il s’agit notamment de porter à 40 % la part des semences certifiées et conformes, tout en assurant que la moitié d’entre elles soit d’origine nationale. Une orientation qui vise à rééquilibrer le marché entre production locale et importation.

En parallèle, l’INRA intensifie ses efforts pour accélérer la mise à disposition de variétés adaptées aux conditions locales. Cela passe par le déploiement de nouvelles stations expérimentales, le développement de la production hors-saison et l’introduction de standards techniques modernisés. De son côté, la SONACOS a engagé une rationalisation du catalogue variétal afin de privilégier les performances agronomiques et la qualité.

Cette stratégie s’accompagne également d’un élargissement des subventions aux semences locales et d’un recours accru aux techniques de sélection modernes, permettant d’accélérer la création et la diffusion de variétés à haut rendement. L’ensemble du dispositif repose sur un appui scientifique renforcé, à la fois national et international. « Il est essentiel d’investir aussi bien dans la recherche que dans les ressources humaines », a sollicité Lamiaa Ghaouti, directrice de l’INRA.

La filière céréalière doit cependant continuer à s’adapter aux défis actuels,ce qui exige un renforcement de l’efficacité du modèle existant. « L’enjeu aujourd’hui réside dans la construction d’une filière céréalière plus résiliente et compétitive, capable d’assurer la durabilité de la production, d’améliorer les revenus des agriculteurs » , a alerté M. le ministre.

Rentabilité sous pression et appel à une réforme structurelle

Entre hausse des coûts, risques climatiques, pression des importations et faibles capacités de stockage, les agriculteurs font face à de sérieux défis. Ces contraintes, liées à la chaîne de valeur et à l’obsolescence des équipements, rendent urgente une réforme globale pour assurer la compétitivité et la valorisation de la production nationale. « Il devient ainsi indispensable de passer d’une gestion conjoncturelle de cette filière à une réforme structurelle et durable », a plaidé Rachid Benali, Président de la COMADER.

Dans la même optique, Jamal Mhamdi, président de la Fédération Interprofessionnelle des Activités Céréalières (FIAC), a évoqué la nécessité de structurer et valoriser la production nationale de céréales. Il a insisté sur l’importance de fixer un prix juste pour les agriculteurs, lié à la qualité, notamment au taux de protéines, et sur la mise en place d’un système de classification transparent pour suivre les volumes et orienter la production vers la minoterie ou l’industrie. Selon lui, la production locale doit être soutenue, avec un suivi annuel des volumes et des prix, un système de stockage et de financement adapté pour les petits producteurs, et une régulation de l’impact des importations sur le marché. « Un modèle systémique est nécessaire, intégrant production, prix, qualité, stockage, consommation et minoteries, pour ne pas laisser le petit agriculteur isolé », a-t-il ajouté.

Cet appel a été soutenu par Benchaib Mohammed, Président de l’association des producteurs de céréales de la région Chaouia, qui a expliqué que malgré une campagne agricole jugée « bonne » avec une production estimée à 80-82 millions de quintaux, les rendements restent faibles (environ 20 quintaux par hectare sur 4 millions d’hectares), bien en dessous du potentiel attendu (50 à 70 quintaux). Les causes principales sont la faible utilisation de semences sélectionnées (10 %), l’usage limité d’engrais et de traitements phytosanitaires, le vieillissement du matériel agricole, les coûts élevés des intrants et la stagnation des prix de vente depuis des decennies (220-280 dirhams/quintal). Le non-respect du prix de référence et la diminution des soutiens publics accentuent la fragilité des exploitations. Face à cette situaton, les agriculteurs demandent un prix plus juste autour de 300 dirhams/quintal, la création d’un fonds de soutien et un renforcement du rôle du secteur privé et du système d’agrégation agricole. Selon lui, il est urgent de mettre en place une stratégie intégrée et participative pour assurer la rentabilité et la durabilité de la filière céréalière marocaine. « Les agriculteurs appellent à une écoute attentive de leurs préoccupations et à des mesures concrètes permettant de redynamiser le secteur, garantir sa rentabilité et contribuer efficacement à la souveraineté alimentaire nationale. »

Mesures stratégiques : de la production à la commercialisation

En marge de la conférence, un accord de modération relatif à la collecte et à la commercialisation de la production nationale de blé tendre, a été signé entre la FNM (Fédération Nationale de la Minoterie) le CAM (Crédit Agricole du Maroc) et la FNCL (Fédération Nationale des Négociants en Céréales et Légumineuses). Cet accord illustre l’engagement conjoint des pouvoirs publics et des professionnels à améliorer l’organisation du marché et les conditions de valorisation de la production nationale, notamment à travers le renforcement des capacités de stockage, l’appui au financement et l’adaptation des mécanismes de régulation. « Nous, agriculteurs et minotiers, travaillons main dans la main. Nous restons ouverts et prêts à collaborer à tout moment », a déclaré Moulay Abdelkader Alaoui, Président de la FNM.

Plusieurs recommandations ont été formulées pour renforcer l’amont, améliorer la productivité et soutenir la compétitivité. L’accent a été mis sur le développement de la recherche en partenariat entre secteurs public et privé, ainsi que sur une meilleure organisation des petits agriculteurs au sein de structures professionnelles adaptées.

Les propositions ont inclu également la mise en place d’une carte professionnelle pour mieux cibler les aides, ainsi qu’un renforcement du soutien aux intrants agricoles, notamment les engrais et les semences. La modernisation du secteur passe aussi par l’appui à l’acquisition de machines agricoles afin de réduire les pertes post-récolte et améliorer l’efficacité des exploitations.

Par ailleurs, les recommandations ont appelé à une réforme du système d’assurance agricole, à une amélioration des dispositifs de financement des équipements lourds, ainsi qu’à une révision des conditions des partenariats public-privé en zones arides. Enfin, elles prévoient des mesures pour faciliter la valorisation de certaines productions, notamment en permettant l’écoulement du blé de qualité inférieure vers l’alimentation animale. Selon Bilal Hajjouji, Directeur de l’office nationale des céréales et légumineuses (ONICL), toutes les étapes de commercialisation sont clairement définies cette année, et il y a des engagements entre toutes les parties financières : le ministère de l’Agriculture, le ministère des Finances, les professionnels et le groupement des banques, notamment le Crédit Agricole.  « Malgré certaines contraintes, le système a montré des résultats positifs et vise à atteindre des ambitions plus élevées pour la filière céréalière. »

Dans le prolongement des mesures proposées pour l’amont, les recommandations relatives à l’aval de la filière céréalière ont mis l’accent sur une meilleure organisation de la commercialisation et une valorisation accrue de la production nationale.

Il a été ainsi proposé de créer des sociétés régionales, dans le cadre de partenariats public-privé, pour assurer la collecte du blé, garantir des prix équitables aux agriculteurs et sécuriser l’approvisionnement des minoteries, tout en constituant des stocks stratégiques. L’instauration d’un prix de référence tenant compte de la qualité, ainsi que d’un prix plancher basé sur les coûts réels de production, figurait également parmi les priorités.

Les recommandations ont insisté en outre sur le renforcement des capacités de stockage, à travers le soutien aux équipements et la création de silos en zones rurales, ainsi que sur l’orientation des excédents vers la transformation ou l’exportation. Elles prévoient également la mise en place de mécanismes pour garantir l’application des prix et ont appelé à une révision du prix du pain afin de limiter le gaspillage et rationaliser la consommation.

Partager sur :

Lire aussi

Maroc–Égypte : un partenariat agricole renforcé lors de la première commission bilatérale

M. Ahmed El Bouari, Ministre de l’Agriculture, de la Pêche, du Développement rural et des …

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.