M. Mohammed Fikrat, Président du Directoire du CAM

L’enjeu aujourd’hui n’est plus seulement de produire plus, mais de produire mieux, de valoriser davantage les ressources, de sécuriser durablement les revenus agricoles et de garantir l’approvisionnement des marchés en quantité et en qualité. 

Le CAM est à la disposition des écosystèmes agricoles et agroalimentaires pour participer à la mise en œuvre des politiques publiques de l’Etat. 

Sous l’effet combiné du stress hydrique, de la volatilité des marchés et de l’accélération des transitions technologiques, l’agriculture marocaine entre dans une phase de mutation structurelle. Le modèle productiviste, longtemps dominant, montre ses limites, laissant place à une approche davantage orientée vers la résilience, la valorisation et l’intégration des chaînes de valeur.

Dans ce contexte, Crédit Agricole du Maroc s’impose comme un acteur clé de cette transformation, en articulant financement, accompagnement et structuration des filières. Son Président du Directoire, M. Mohammed Fikrat, décrypte les nouvelles dynamiques à l’œuvre et les leviers à activer pour faire de l’agriculture et de l’agro-industrie des piliers durables de création de valeur.

À l’occasion du SIAM 2026, comment analysez-vous aujourd’hui la situation et les perspectives de l’agriculture et de l’agro-industrie marocaines dans un contexte marqué par de profondes mutations climatiques, économiques et technologiques ?

L’agriculture marocaine est engagée dans une transformation profonde, marquée par un changement de paradigme. Les enjeux ne sont plus uniquement quantitatifs, mais également qualitatifs.

Le modèle fondé sur l’intensification et l’expansion atteint aujourd’hui ses limites et doit évoluer vers des systèmes plus sobres, plus résilients et davantage intégrés dans leur environnement économique et territorial.

Trois mutations majeures structurent cette évolution. La première est climatique : la contrainte hydrique devient déterminante dans les choix de production et d’investissement. La deuxième est économique : la volatilité des marchés impose une meilleure maîtrise des coûts et une sécurisation accrue des débouchés. La troisième est technologique : l’agriculture évolue vers un modèle de précision, fondé sur la donnée, l’innovation et l’optimisation des ressources.

Le CAM s’inscrit dans l’accompagnement des politiques nationales telles que Génération Green, le Plan Maroc Vert et Halieutis qui, pour répondre à l’ensemble des défis auxquels fait face l’agriculture nationale, se fixent comme objectif d’en faire un secteur rentable, inclusif, résilient et compétitif. Dans ce contexte, les perspectives demeurent positives, à condition d’accélérer la transition vers des systèmes agricoles plus efficients et de positionner l’agro-industrie comme un véritable moteur de création de valeur.

Le monde agricole marocain est très disparate. Cela va de très grandes exploitations quasi industrielles à la pointe sur tous les plans au petit fellah sans moyen. Comment le Crédit Agricole gère-t-il ces différences et comment les adresse-t-il ?

La dualité du tissu agricole marocain est une réalité structurelle que nous abordons à travers une approche différenciée et inclusive, qui n’exclue aucun porteur de projet viable agricole ou d’activité économique en milieu rural.

Les exploitations structurées sont accompagnées à travers des solutions de financement classiques et des dispositifs d’ingénierie adaptés à leur niveau de maturité et à l’évolution de leurs besoins de développement.

En parallèle, Tamwil El Fellah, filiale spécialisée dans la méso finance agricole, constitue un levier essentiel pour financer des agriculteurs ne disposant pas de garanties traditionnelles, en se fondant sur le potentiel économique de leurs projets.

La Fondation ARDI, filiale de la microfinance, intervient, quant à elle, en soutien aux populations les plus vulnérables, en finançant les activités génératrices de revenus et en contribuant à l’inclusion économique en milieu rural.

Au-delà du financement, notre enjeu est d’accompagner la structuration progressive des acteurs, afin de permettre aux agriculteurs gérant de petites exploitations de s’inscrire dans des chaînes de valeur organisées, de sécuriser leurs débouchés et d’améliorer durablement leur productivité.

Au-delà de l’accompagnent financier et non financier des agriculteurs, notre approche, à caractère holistique, apporte des réponses concrètes à l’ensemble des besoins financiers et non financiers du foyer rural. A cet effet, Holdagro, notre banque d’affaires, met son expertise au service du secteur et mobilise les compétences de la Banque pour accompagner les opérateurs agricoles et agro-alimentaires.

Le secteur agroalimentaire constitue un maillon clé de la valorisation de la production agricole nationale. Comment votre groupe accompagne-t-il les investissements dans la transformation industrielle, la création de valeur locale et la montée en gamme des produits agricoles marocains ?

L’agro-industrie constitue un levier stratégique déterminant pour transformer durablement le modèle agricole marocain. Elle permet non seulement de capter davantage de valeur ajoutée au niveau national et de bien réguler le flux de marchandises agricoles, mais aussi de stabiliser les revenus agricoles et de renforcer la compétitivité des filières.

Notre approche repose sur une logique intégrée de chaîne de valeur, qui consiste à accompagner simultanément les différents maillons, depuis la production jusqu’à la transformation, la logistique et la commercialisation. Cette vision globale est essentielle pour assurer la cohérence des investissements et maximiser leur impact économique.

Concrètement, nous intervenons à plusieurs niveaux. D’une part, à travers le financement des unités industrielles de transformation, de conditionnement et de valorisation, ainsi que des infrastructures de stockage et de logistique. D’autre part, en accompagnant les besoins en fonds de roulement et les cycles d’exploitation, qui sont déterminants pour la continuité et la performance des activités agro-industrielles.

Nous soutenons également le développement à l’international des opérateurs, à travers des solutions de trade finance adaptées, permettant de sécuriser les flux commerciaux et de faciliter l’accès aux marchés extérieurs.

Par ailleurs, nous avons structuré des offres dédiées à l’industrie agroalimentaire, déclinées par filière, afin d’apporter des solutions spécifiques et cohérentes en fonction des caractéristiques de chaque chaîne de valeur. Cette approche permet d’accompagner la modernisation des outils de production, l’intégration des nouvelles technologies, l’adoption de standards de qualité et de traçabilité, ainsi que les démarches de certification et de labellisation, devenues indispensables pour accéder à des marchés exigeants.

En plus du financement, notre rôle est également de participer à l’intégration des acteurs au sein d’écosystèmes structurés, en renforçant les liens entre l’amont agricole, l’aval industriel et commercial et la logistique alimentaire. C’est cette intégration qui permet de sécuriser les approvisionnements, d’optimiser la valorisation des productions et de créer des dynamiques de filière durables.

A travers cela, nous avons pour objectif de participer à faire de l’agro-industrie un moteur de création de valeur, de développement territorial et de rayonnement des produits agricoles marocains, en accompagnant les opérateurs à devenir des champions nationaux et internationaux.

Y a-t-il des programmes d’accompagnement ou de mise en relation entre amont et aval agricoles et comment sont-ils mis en œuvre ?

Les programmes d’accompagnement constituent en effet un levier essentiel pour renforcer la résilience et la compétitivité du secteur.

Le développement agricole ne peut plus être appréhendé de manière fragmentée. Il doit être structuré autour d’une meilleure organisation et coordination des filières, où les différents maillons sont articulés de manière cohérente.

Nous accompagnons ainsi des modèles d’agrégation, des partenariats entre producteurs et transformateurs, ainsi que des dispositifs visant à améliorer l’accès aux marchés et la commercialisation.

Ces mécanismes de contract-farming ou de contrat tripartite (agrégateur-agrégés-banque) permettent de garantir la bonne utilisation des crédits, sécuriser les débouchés aux agriculteurs, d’améliorer leur visibilité économique et d’optimiser la création de valeur sur l’ensemble de la chaîne.

Dans un contexte où la souveraineté alimentaire s’impose comme un enjeu stratégique, comment la banque oriente-t-elle ses financements vers les filières prioritaires telles que les céréales, l’oléiculture, l’élevage, les fruits et légumes ou encore l’aquaculture ?

Nos financements s’inscrivent dans une logique articulée autour de la contribution à la sécurité alimentaire, de la création de valeur et de la résilience.

Notre approche repose sur une lecture croisée des priorités nationales, des vocations territoriales et des dynamiques de marché. Nous concentrons ainsi nos interventions sur les filières essentielles à l’équilibre alimentaire national, telles que les céréales, l’élevage, le maraîchage et l’arboriculture, tout en accompagnant fortement les filières à forte valeur ajoutée, notamment les agrumes, les fruits rouges, les avocatiers et les primeurs destinés à l’export, en favorisant leur montée en gamme, leur intégration industrielle et leur compétitivité à l’international.

Les secteurs de la pêche et de l’aquaculture, portés par la stratégie Halieutis, constituent également des moteurs importants de croissance et d’emploi. En plus de son accompagnement financier historique et important du secteur de la pêche, le Crédit Agricole du Maroc accompagne l’ensemble des projets aquacoles émergents, en partenariat avec l’ANDA, dans une logique de développement durable et inclusif.

Au-delà de cette différenciation, notre rôle est d’assurer la cohérence des chaînes de valeur, en finançant l’ensemble des maillons, de la production à la commercialisation, afin de sécuriser les débouchés et stabiliser les revenus. 

Par ailleurs, une attention particulière est accordée aux filières solidaires, notamment les produits du terroir, qui constituent un levier important d’inclusion économique et de développement local.

Cette approche est fondée sur une lecture fine des territoires et des vocations régionales, permettant d’orienter les financements vers les segments les plus porteurs en termes d’impact économique et social, avec un objectif central : sécuriser et valoriser durablement l’exploitation familiale, pilier de la sécurité alimentaire nationale.

L’accès au financement reste un défi pour de nombreuses PME, coopératives et jeunes entrepreneurs agricoles et agroalimentaires. Quelles solutions concrètes le Crédit Agricole du Maroc développe-t-il pour favoriser leur inclusion financière et soutenir leur développement ?

L’inclusion financière constitue un pilier fondamental de notre mission et repose sur une approche différenciée et complémentaire.

La banque accompagne les exploitations structurées, les PME agricoles et agroalimentaires ainsi que les coopératives, à travers des solutions de financement adaptées et une forte proximité territoriale.

Tamwil El Fellah permet de financer les agriculteurs ne disposant pas de garanties classiques, en se fondant sur la viabilité économique de leurs projets.

La Fondation ARDI intervient pour soutenir les activités économiques des populations les plus vulnérables et contribuer à l’élargissement de la base économique du monde rural.

Par ailleurs, le CERCAM, en tant que centre de recherche et d’études du Groupe, joue un rôle clé dans l’accompagnement non financier. Il intervient à travers deux programmes majeurs : l’éducation financière, visant à renforcer les capacités des ménages ruraux, et le conseil en gestion, destiné notamment aux coopératives et aux organisations professionnelles.

Cette approche globale permet de sécuriser les trajectoires des bénéficiaires et de transformer l’inclusion financière en levier durable de développement économique et social.

La digitalisation de l’agriculture et des chaînes de valeur agroalimentaires s’accélère. Comment le Crédit Agricole du Maroc intègre-t-il les technologies financières, la data agricole ou les plateformes digitales afin d’améliorer l’accès au financement et l’accompagnement des acteurs du secteur ?

La digitalisation constitue un levier majeur de transformation du secteur agricole.

Nous avons déployé des solutions permettant de simplifier les parcours clients et d’améliorer l’accessibilité des services, y compris dans les zones les plus enclavées.

L’exploitation de la data agricole nous permet également d’affiner l’analyse des risques, d’améliorer le scoring des contreparties et d’adopter une approche plus prédictive et plus fine dans l’évaluation des projets.

Par ailleurs, nous développons des partenariats avec des acteurs de l’agritech afin de déployer des solutions innovantes sur le terrain et d’accompagner la transition vers une agriculture plus intelligente, plus efficiente et mieux connectée.

Enfin, à l’horizon de la stratégie Génération Green 2020-2030, quelle vision portez-vous sur l’évolution du financement de l’agriculture et de l’agro-industrie au Maroc, et quels leviers vous paraissent déterminants pour accélérer la modernisation et la compétitivité du secteur ?

À horizon 2030, le financement de l’agriculture devra évoluer vers une logique davantage orientée vers l’impact.

Nos priorités s’inscrivent pleinement dans notre mission socio-économique : accélérer la transition climatique et hydrique, renforcer la souveraineté alimentaire, structurer les chaînes de valeur, développer l’agro-industrie et élargir l’inclusion financière.

Cette transformation repose sur une approche intégrée, articulée autour du triptyque filière, territoire, impact, avec pour objectif de renforcer la création de valeur locale, de développer l’emploi rural et d’améliorer durablement la résilience des territoires.

Si vous aviez un message particulier à adresser aux professionnels de l’agriculture et de l’agro-industrie, quel serait-il ?

A l’instar des opérateurs agri-agro eux-mêmes, le Crédit Agricole du Maroc, banque universelle, a démontré qu’elle est une banque très résiliente face aux nombreux chocs enregistrés depuis la Covid jusqu’aux sept années de sècheresse successives. 

Le Crédit Agricole du Maroc qui assume pleinement son statut de banque universelle et de banque à mission socio-économique, demeure un partenaire engagé, durable et structurant.

Nous continuerons à mobiliser l’ensemble de nos dispositifs pour accompagner les projets viables, créateurs de valeur et inscrits dans une logique durable, quels que soient leur taille ou leur niveau de maturité.

Notre conviction est que c’est par l’intégration des filières, l’innovation et l’intelligence collective que nous contribuons à construire une agriculture marocaine moderne, rentable, inclusive, résiliente et compétitive.

Notre message est clair et constant :

L’enjeu aujourd’hui n’est plus seulement de produire plus, mais de produire mieux, de valoriser davantage les ressources et de sécuriser durablement les revenus agricoles et garantir l’approvisionnement des marchés en quantité et en qualité. Le CAM est à la disposition des écosystèmes agricoles et agroalimentaires pour participer à la mise en œuvre des politiques publiques de l’Etat. 

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