Conserves de poisson : le Maroc face au test de la ressource, des normes et de la valeur

Réunie le 17 septembre à Agadir par Morocco Foodex et l’Union nationale des industries de la conserve de poisson (UNICOP), la filière marocaine de la conserve a posé un diagnostic sans faux-semblants. Si le Maroc conserve une présence mondiale solide et un savoir-faire centenaire, la baisse de certaines captures, la montée de la concurrence asiatique et le durcissement des exigences d’accès aux marchés imposent désormais une stratégie plus fine : sécuriser la ressource, améliorer la valeur, anticiper les normes et mieux défendre l’image des produits marocains.

À l’ouverture de la rencontre, Najib Azzouzi, Secrétaire Général de Morocco Foodex a rappelé le rôle de cette institution : « Morocco Foodex assume un rôle central d’accompagnement et de régulation, à travers la garantie de la conformité et de la qualité des produits alimentaires destinés à l’export, la valorisation du label Maroc et le renforcement de sa notoriété sur les marchés extérieurs. »

Une mission qui place naturellement la conformité sanitaire au cœur de la compétitivité des produits marocains sur les marchés internationaux. Comme l’a souligné Mohamed Zardoune, Directeur du contrôle aux frontières et des accords sanitaires et phytosanitaires chez ONSSA, celle-ci doit être intégrée bien en amont du processus d’exportation : « La conformité sanitaire ne doit pas être considérée comme la dernière petite formalité avant l’exportation. Elle doit devenir, dès le départ, une composante de la stratégie de performance, de compétitivité et de durabilité de la filière. »

Une filière historique sous la pression de nouveaux défis

La conserve de poisson reste l’un des produits phare du Maroc. Le président de l’UNICOP Mehdi Dhaloomal a rappelé que les conserves marocaines sont présentes dans plus de 100 pays, représente environ 35 000 emplois directs et plus de 120 000 emplois indirects. « Notre force repose sur une chaîne complète et solidaire », a-t-il souligné, de la pêche à la transformation, en passant par les logisticiens, les fournisseurs d’emballages et les organismes de contrôle.

Pour Anas Lamhandaz, directeur général de l’UNICOP, l’ampleur de cette filière ne doit pas masquer sa fragilité : « Derrière les chiffres, il y a des questions de changement climatique, d’accès au marché et de qualité de la ressource. »

Le secteur s’inscrit aussi dans une histoire industrielle longue. La première conserverie de thon aurait été créée à Rabat en 1918, avant l’apparition d’une première conserverie de sardines en 1923. Mais l’ancienneté du modèle ne garantit plus, à elle seule, sa compétitivité.

Le Maroc encore dans le top 10, mais sous pression

Awatif Elrhaba, Directrice de Coordination et Veille à Morocco Foodex  a situé le Maroc dans le top 10 des exportateurs dans un marché mondial estimé à près de 34 milliards de dollars. Le thon représente à lui seul environ 28 % de la valeur mondiale. Selon les données présentées, le Maroc a exporté environ 119 000 tonnes en 2024, à un prix moyen de 5,86 dollars le kilogramme.

Mais le tableau est contrasté. Le Maroc est et reste premier mondial sur les anchois, avec 21 % de part de marché et une hausse annoncée de 30 % des volumes. Il se classe deuxième sur les sardines, avec 22 % de part de marché, derrière la Chine, avec un recul de 6 % des volumes. Sur le maquereau, il arrive quatrième, avec 4,3 % de part de marché et, là aussi, un repli des volumes.

« Un rang peut être conservé alors même que la position relative se fragilise », a averti Awatif Elrhaba. Le constat mérite d’être pris au sérieux : la place du Maroc demeure forte, mais ses avantages historiques sont moins percutants.

La concurrence est désormais portée par des modèles industriels plus intégrés. Sur le segment analysé par Morocco Foodex, la Chine aurait fait passer sa part de marché de 18 % à 38 % entre 2020 et 2025, tandis que celle du Maroc serait passée de 21 % à 16 %. L’explication ne tient pas seulement aux volumes : la Chine s’appuie sur des approvisionnements internationaux diversifiés, des capacités de transformation à grande échelle et une organisation logistique qui réduit sa dépendance à la ressource locale.

Pour le Maroc, le risque est donc double : subir la volatilité de ses captures tout en affrontant des concurrents capables d’acheter et de transformer la matière première dans plusieurs bassins d’approvisionnement.

La ressource, première condition de la compétitivité

« La production halieutique marocaine a dépassé 1,5 million de tonnes en 2025, tout en enregistrant une baisse de 15 % par rapport à 2024 », a indiqué Najib Chiadmi, Division de suivi, évaluation des projets et statistique, Direction de la stratégie et de la Coopération, Secrétariat d’Etat chargé de la pêche maritime. En valeur, le chiffre d’affaires du secteur aurait atteint 15,5 milliards de dirhams, en recul de 5 %.

Les petits pélagiques représenteraient près de 76 % des volumes débarqués. Cette concentration donne une place centrale à la sardine dans l’équilibre des conserveries. Elle rend aussi la filière particulièrement sensible aux fluctuations des stocks, aux campagnes de pêche, aux décisions de gestion et aux aléas climatiques.

Les premiers indicateurs de 2026 évoqués durant le séminaire sont plus encourageants. Ils font état d’un rebond de la production nationale, mais les intervenants ont appelé à la prudence. Le retour de volumes ne suffit pas à effacer la vulnérabilité structurelle de la filière.

« Il faudra faire une veille sur la quantité approchée des débarquements, espèce par espèce et région par région », a insisté Najib Chiadmi. Pour les conserveries, l’enjeu est de pouvoir planifier les achats, les fabrications et les contrats commerciaux, sur une visibilité plus fiable.

La nouvelle feuille de route sectorielle à l’horizon 2027 fixe notamment l’objectif de créer 10 000 emplois directs et d’augmenter de 20 % la valeur ajoutée du secteur halieutique. Elle place au centre la préservation des ressources, l’amélioration des conditions des professionnels, la compétitivité et le développement du marché local.

La conformité, de contrainte réglementaire à avantage concurrentiel

Le volet sanitaire a occupé une place centrale dans les débats. L’ONSSA défend une approche de contrôle plus ciblée, fondée sur l’analyse du risque, plutôt qu’un contrôle uniforme de tous les lots.

Olaya Hariri, Division des Produits de la Pêche et de l’Aquaculture de l’ONSSA, a expliqué que la classification des établissements repose sur le risque du produit et du procédé, l’historique des non-conformités et l’évaluation de l’inspecteur. Un établissement classé au meilleur niveau peut être contrôlé à raison d’un lot sur trente journées de production, contre un lot sur cinq pour les opérateurs les moins bien classés.

« L’ONSSA n’est pas un partenaire de contrôle et de répression, mais un partenaire d’anticipation, de prévention, de sécurisation et d’accompagnement », a-t-elle affirmé.

La portée économique de cette évolution est directe : une bonne maîtrise sanitaire permet de réduire les immobilisations, les délais et les coûts logistiques. La conformité devient ainsi un levier de fluidité à l’export.

Les exigences restent toutefois très différentes selon les destinations. Pour la Chine, les conserves de poisson relèvent des catégories de produits considérées à haut risque sanitaire. Les établissements doivent être agréés par l’ONSSA, audités selon les exigences chinoises, recommandés via la plateforme dédiée, puis obtenir un numéro d’enregistrement valable cinq ans. « Une petite faute ou une erreur dans un document peut poser de vrais blocages à l’export », a prévenu Oulaya Hariri.

L’Europe prépare déjà les prochaines règles

Pour Ingrid Morvan, experte de CoLEAD, la veille réglementaire doit devenir un réflexe industriel. « Nous faisons la veille réglementaire à votre place », a-t-elle expliqué en présentant la plateforme AgriInfo, qui suit les textes européens et les traduit en fiches pratiques pour les opérateurs.

Les changements à anticiper sont nombreux. Les navires congélateurs doivent désormais être équipés de systèmes électroniques certifiés de surveillance de température ; le suivi doit être continu, contrôlable à distance et permettre d’atteindre –18 °C à cœur du produit dans un délai maximal de 87 heures.

La digitalisation des certificats de capture, via la plateforme CATCH, constitue un autre virage. Obligatoire depuis le 10 janvier 2026 pour les opérateurs européens, elle deviendra obligatoire pour les pays tiers à partir du 10 janvier 2028.

L’échéance la plus concrète pour les conserveries concerne le bisphénol A. Son interdiction dans les emballages alimentaires s’appliquera aux conserves de poisson à compter du 20 janvier 2028. Les fabricants devront donc s’assurer dès maintenant que leurs boîtes et revêtements seront conformes, avec des déclarations de conformité tout au long de la chaîne.

« La conformité et la durabilité doivent devenir un atout commercial », a insisté Ingrid Morvan. Pour le Maroc, le sujet dépasse donc la simple adaptation réglementaire : il s’agit de préserver l’avantage d’accès au marché européen au moment où l’Union renforce ses critères de traçabilité, de durabilité et d’information du consommateur.

Décarboner pour rester compétitif

La pression environnementale s’ajoute à la pression sanitaire. Ouafae Jrondi, Senior Manager Strategy & Sustainability chez BearingPoint, a présenté la feuille de route nationale de décarbonation des industries alimentaires élaborée pour la FENAGRI.

Selon cette étude, les industries alimentaires marocaines ont généré 28 millions de tonnes équivalent CO₂ en 2024 sur l’ensemble de leur cycle de vie, dont 4 millions de tonnes d’émissions directes. L’industrie halieutique représente 1,3 million de tonnes équivalent CO₂, soit 5 % des émissions de l’ensemble des industries alimentaires.

Le scénario opérationnel présenté prévoit une réduction de 34,6 % des émissions de la filière halieutique à l’horizon 2040, par rapport au scénario tendanciel. L’effort reposerait principalement sur l’amont halieutique (–14,4 %), l’énergie et le froid (–13,2 %), le transport (–6,5 %) et les emballages (–0,4 %). 

« Décarboner, c’est avant tout aujourd’hui un sujet de compétitivité », a déclaré Ouafae Jrondi. C’est aussi, a-t-elle ajouté, un enjeu de résilience, de financement et d’accès futur au marché européen.

Le message est clair : l’empreinte carbone risque de devenir, à moyen terme, un élément du cahier des charges autant qu’un facteur de coût.

En France, la qualité reste le juge de paix

« Sur le marché français, 47 % des ménages achètent des conserves de sardines, à raison d’environ 300 grammes par acte d’achat et près de quatre fois par an », a indiqué Pierre Commeré, expert consultant de l’industrie du poisson et ancien de la FIAC et de Pactalim.

Le marché est stable, mais le comportement du consommateur reste difficile à résumer. Il recherche à la fois des recettes, des bénéfices nutritionnels, des produits responsables, une origine lisible et un prix acceptable. L’habitude conserve aussi un rôle décisif : le temps passé en rayon est court et le consommateur tend à racheter les références qu’il connaît déjà.

Les tendances les plus porteuses concernent la nutrition et le bien-être, l’origine, les engagements environnementaux et l’innovation dans les recettes. Pierre Commeré observe que les influenceurs ont récemment contribué à un regain de demande pour les sardines en conserve, allant jusqu’à provoquer des ruptures temporaires dans certains rayons français.

Mais il appelle à ne pas confondre phénomène viral et stratégie durable. Sa recommandation aux industriels marocains tient en une phrase : « Ne pas transiger sur la qualité. » Il ajoute la nécessité de travailler les gammes, la régularité des approvisionnements, la relation avec les distributeurs et l’image du Maroc.

Le Brésil, un marché à explorer avec méthode

Avec ses 213 millions d’habitants, le Brésil constitue un marché vaste et diversifié, où la consommation de produits de la mer reste encore inférieure à son potentiel. José Luís Ravagnani Vargas, responsable au ministère brésilien de la Pêche et de l’Aquaculture, a notamment souligné l’importance des importations de saumon ainsi que le caractère saisonnier de la demande, qui progresse durant les fêtes et les périodes religieuses.

La crevette produite dans le pays est, pour sa part, principalement absorbée par le marché intérieur. Dans ce contexte, l’enjeu n’est pas de se partager un marché déjà saturé, mais d’accroître la consommation globale de produits de la mer au Brésil.

Il a indiqué qu’une ouverture aux produits marocains était envisageable, sous réserve d’autorisations sanitaires et administratives. Les conserveries marocaines intéressées devront donc d’abord clarifier l’agrément des établissements, les espèces admises et les exigences documentaires applicables.

Une équation à résoudre sans attendre

Le séminaire d’Agadir n’a pas donné de réponse unique. Il a, en revanche, dessiné une équation très concrète pour les conserveurs marocains.

Le Maroc doit conserver la ressource sans casser l’outil industriel. Il doit répondre à des normes toujours plus précises sans transformer la conformité en frein administratif. Il doit gagner en valeur sans perdre ses marchés de volume. Il doit enfin promouvoir son origine sans s’en remettre à l’image seule.

La compétitivité future de la conserve marocaine se jouera donc moins dans un seul avantage que dans la cohérence de l’ensemble : visibilité sur les débarquements, qualité irréprochable, innovation, logistique, maîtrise énergétique, documentation et capacité à démontrer une pêche durable.

Comme l’a résumé Pierre Commeré, le défi est de « travailler l’image du produit », mais aussi de garantir ce qui la rend crédible : la qualité, la régularité et la confiance.

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