À Erfoud, en marge du SIDATTES 2026, chercheurs et acteurs de la filière du palmier dattier ont mis l’accent sur des solutions concrètes pour renforcer la résilience des oasis : mieux suivre l’état des sols, préserver les ressources génétiques, réduire les pertes après récolte et transformer les résidus du palmier en ressources utiles.
Dans les oasis marocaines, la pression sur l’eau, la salinisation des sols et les effets du changement climatique s’ajoutent aux difficultés de valorisation des productions. Face à ces contraintes, la recherche entend rapprocher les données scientifiques des décisions prises sur le terrain. C’est l’enjeu de la journée organisée le 29 octobre à Erfoud par l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) et l’Agence nationale pour le développement des zones oasiennes et de l’arganier (ANDZOA), autour du thème « La recherche et l’innovation au service d’une filière phoenicicole durable et d’un développement territorial intégré ».
« Les défis auxquels sont confrontées les zones oasiennes sont nombreux, notamment ceux liés aux changements climatiques et à la dégradation des ressources en eau », a souligné Lamia Ghaouti, directrice de l’INRA. « Il faut dépasser la seule amélioration de la production et inscrire les solutions dans une approche intégrée, associant recherche scientifique, innovation et gestion durable des ressources ».
Cette orientation traverse les travaux consacrés à la Réserve de biosphère des oasis du Sud du Maroc, aux ressources génétiques du palmier dattier, à la cartographie des sols et à la valorisation des produits oasiens. Elle renvoie aussi à une question pratique : comment transformer les connaissances acquises en outils utilisables par les agriculteurs, les coopératives et les institutions ?
Des territoires à suivre dans la durée
La Réserve de biosphère des oasis du Sud du Maroc (RBOSM), qui couvre près de sept millions d’hectares, a été présentée comme un territoire où les équilibres environnementaux et humains évoluent sous l’effet de pressions multiples. Mohamed Benzyane, de Natural Resources BETAF, ont retracé les actions menées entre 2016 et 2025 et les orientations prévues à l’horizon 2035.
Le bilan distingue deux périodes : un premier effort de rattrapage en matière d’équipements et de structuration de filières, puis une phase de consolidation, de valorisation et de restauration, avec une attention accrue portée au changement climatique. La population de la réserve est restée globalement stable, passant d’environ 1,46 million d’habitants en 2015 à 1,465 million en 2025. Cette stabilité masque toutefois des évolutions locales : certaines communes perdent des habitants tandis que d’autres concentrent davantage la population. La pauvreté multidimensionnelle a, selon les données présentées, reculé de 7,7 %. Les actions évoquées comprennent également près de 30 000 hectares de reboisement.
La gestion de l’eau constitue un autre marqueur de cette évolution. Après une période centrée sur la mobilisation de la ressource et la réalisation d’ouvrages, l’approche s’oriente davantage vers la sécurité hydrique intégrée, qui comprend la recharge des nappes, l’économie d’eau et la réutilisation. Cette évolution répond à une dégradation des conditions climatiques : les précipitations auraient diminué de 32 % à Zagora, de 23 % à Ouarzazate et de 17 % à Errachidia.
À l’échelle des parcelles, la salinité appelle également des réponses mieux ciblées. Abdelmjid Zouahri, chercheur à l’INRA, a travaillé avec l’ANDZOA à l’établissement de cartes de fertilité pour 31 oasis, de Figuig à Guelmim. Les analyses portent notamment sur la salinité, le pH, la matière organique, le phosphore, le potassium et l’azote. À Erfoud, environ 86 % des sols étudiés sont classés comme très salins ; à Tata, la proportion de sols salins atteint près de 93 %. Dans les secteurs étudiés de la vallée du Drâa, les sols présentant une salinité relativement élevée représentent entre 20 % et 42 %, selon les zones.
Ces cartes reposent sur des prélèvements de terrain, des analyses en laboratoire et un traitement géographique des données. Elles donnent aux acteurs des repères pour localiser les secteurs prioritaires et adapter les pratiques, notamment l’irrigation et l’apport d’amendements organiques.
L’imagerie satellitaire pourrait accélérer ce travail. Dans le Tadla, l’équipe de Zouahri a associé des images Sentinel-2 à environ 170 échantillons de sol et testé trois modèles d’apprentissage automatique : Random Forest, XGBoost et SVM. Random Forest a donné les résultats les plus proches des mesures de terrain, avec une corrélation annoncée d’environ 91 %. L’intérêt est particulièrement marqué pour les oasis, où une cartographie conventionnelle nécessiterait, selon le chercheur, près de 7 000 échantillons. L’objectif est désormais de tester cette méthode dans les territoires oasiens et de la comparer aux techniques déjà utilisées.
Le patrimoine génétique, un levier pour la filière
La résilience passe aussi par une meilleure connaissance du matériel végétal. Karim Rabah, chercheur à l’INRA, a abordé le séquençage du génome du Mejhoul. Ces ressources génomiques permettent d’étudier les variations génétiques et d’identifier des gènes susceptibles d’être associés à des caractères comme la qualité des fruits, la croissance de l’arbre ou son adaptation aux conditions climatiques.
Ces résultats ouvrent des pistes pour la sélection variétale, mais ne constituent pas encore une réponse directement applicable. Les gènes repérés restent des candidats : leur rôle doit être confirmé par des études et des validations expérimentales. La comparaison du génome du Mejhoul avec celui d’autres variétés marocaines et étrangères figure parmi les étapes à poursuivre, de même que l’étude de la diversité génétique et de la résistance potentielle de certains palmiers au bayoud.
Les travaux de Zakaria Kehel, chercheur à l’ICARDA Maroc, ont élargi cette réflexion à la gestion des ressources naturelles oasiennes. L’enjeu commun aux interventions est de mieux relier les données sur les sols, les ressources génétiques et les pratiques agricoles aux décisions de gestion prises dans les territoires.
Réduire les pertes, valoriser les sous-produits
La durabilité de la filière dépend aussi de sa capacité à mieux conserver et transformer les productions. Pour Abdelhak Laiti, de la FAO Maroc, la réduction des pertes et du gaspillage commence par un diagnostic des filières et des contraintes rencontrées sur le terrain. « Avant de passer à l’échelle, il faut déjà évaluer ce qui existe sur le terrain : quels sont les obstacles, quelles sont les contraintes. » L’accès au financement, aux équipements, à la formation et aux pratiques de qualité conditionne la réussite des projets portés par les coopératives et les entrepreneurs locaux.
L’intelligence artificielle peut, elle aussi, intervenir dans la chaîne post-récolte. Younes Noutfia, chercheur à l’INRA, a décrit des systèmes de tri utilisant l’analyse d’images et des données spectrales pour distinguer les produits selon leur maturité et leur qualité. Des chambres de stockage équipées de capteurs peuvent suivre la température, les gaz et l’humidité relative, afin d’aider les opérateurs à ajuster les conditions et la durée de conservation. Les exemples présentés reposaient notamment sur la tomate ; leur intérêt pour la filière phoenicicole devra s’inscrire dans des investissements couvrant la production, le tri, le stockage et la commercialisation.
La valorisation des résidus du palmier dattier offre une autre piste, à la fois agronomique et économique. Rachid Bouamri, de l’École nationale d’agriculture de Meknès, a présenté des essais de paillage organique menés dans le cadre du projet PRIMA « Agroforestry ». Les palmes sèches, souvent laissées dans les parcelles ou brûlées, peuvent gêner l’accès et l’irrigation, contribuer aux risques d’incendie et accroître la pollution de l’air. Leur broyage et leur utilisation sur place permettraient de restituer au sol une partie de la matière organique dont les oasis manquent.
L’essai, installé dans une palmeraie de Mejhoul à Erfoud, compare une parcelle paillée à une parcelle témoin. Les deux ont reçu un amendement organique, tandis que les résidus de palmes ont été collectés, broyés puis appliqués dans les cuvettes des arbres. Les chercheurs suivent l’humidité et la température du sol à 30 et 60 centimètres, sa teneur en matière organique et en azote, son activité microbienne, la présence d’adventices et le rendement en dattes. L’expérimentation doit se poursuivre sur trois ans ; le coût du broyage reste un point déterminant pour évaluer l’adoption de la pratique.
Les premiers résultats indiquent une hausse de 64 % de la matière organique, passée de 2,34 % dans le témoin à 3,84 % dans la parcelle paillée. La température du sol a diminué de 1,45 °C à 30 centimètres et de 0,86 °C à 60 centimètres. L’activité biologique a progressé : les champignons de plus de 60 %, les bactéries de plus de 100 % et les actinomycètes de plus de 300 %. La respiration du sol a augmenté de plus de 49 %, tandis que la charge en champignons mycorhiziens a enregistré une hausse annoncée de 661 %.
Le paillage a également limité les adventices. Elles couvrent environ 20 % de la surface des cuvettes paillées, contre près de 100 % dans les parcelles témoins. Leur densité est estimée à 50 individus par mètre carré avec paillage, contre 160 dans le témoin, ce qui pourrait réduire les opérations et le coût du désherbage. Le rendement en dattes aurait progressé d’environ 28 % lors de la première année d’essai ; les chiffres de 27,7 % et de 29 % ont tous deux été cités. Ils devront être confirmés au cours des deux prochaines années.
« Ces sous-produits sont très riches en matière organique et nos sols oasiens ont besoin de cette matière », a résumé hamidi Bouamri. Pour limiter les risques sanitaires, les résidus doivent être valorisés dans l’exploitation où ils sont produits, sans transfert depuis d’autres fermes, notamment en raison du risque de dissémination du bayoud.
De la recherche aux pratiques de terrain
Les recommandations issues de la journée convergent vers une meilleure gestion de l’eau, le suivi régulier de la salinité, l’usage d’amendements organiques et la validation expérimentale des résultats génomiques. Elles appellent aussi à développer des sites de démonstration, des formations pratiques et des outils d’aide à la décision adaptés aux spécificités des oasis.
Pour la filière, les priorités portent sur l’amélioration du tri et du contrôle de la qualité, la réduction des pertes après récolte, la transformation des dattes de qualité inférieure et la valorisation des sous-produits. Les participants ont également insisté sur l’accès aux équipements, le transfert des résultats de la recherche vers les producteurs et les coopératives, ainsi que la création d’activités et d’emplois, notamment pour les jeunes et les femmes.
La mise à l’échelle des solutions suppose toutefois d’en évaluer la faisabilité technique, économique et environnementale. Elle passe aussi par une coordination durable entre chercheurs, institutions, professionnels et producteurs, avec des indicateurs mesurables pour suivre les résultats.
La journée, qui a réuni près de 250 participants, s’est ainsi achevée sur un enjeu central : faire des résultats de la recherche des outils de décision et des pratiques adaptées aux réalités de chaque territoire oasien.
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